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Divers

Tirésias ou l'aveugle qui voit  (Divers) posté le jeudi 27 novembre 2008 16:25

 

A la base il s'agit d'un devoir de Mythologies (oui je suis à la fac !), et comme j'aborde dans la troisième partie ses répercussion sur des personnages de cinéma, j'ai trouvé intéressant de le publier ici. A noter que je ne l'ai pas réalisé seul, mais avec Elsa Chardon (qui a eu droit à la très fastidieuse analyse des textes pendant que je re-regardais Star Wars), et que si la comparaison de textes vous ennuie, vous pouvez passer tout de suite au I-3 pour l'interprétation.

 

Dossier de Mythologies - Tirésias


 Le personnage de Tirésias passe, dans la mythologie greco-romaine, pour le plus grand de tous les devins. Une des particularités de ce personnage est qu'il a été rendu aveugle et que le don divinatoire lui a été donné en compensation de sa cécité. Nous allons étudier la signification fondamentale de ses caractéristiques en nous basant sur une comparaison entre plusieurs versions du mythe relatant son aveuglement, puis nous nous intéresserons à des lectures du mythe sous le prisme de la psychologie sociale et de la psychanalyse jungienne avant de nous attarder à une série de personnages issus de la culture populaire contemporaine qui présente quelques similarités avec le personnage de Tirésias.

I – Le mythe

1- Explication de texte

En plus du texte d'Ovide, nous allons utiliser trois autres versions du mythe de Tirésias.
 
D'abord la version d'Ovide, celle sur laquelle nous allons majoritairement nous appuyer :

Ovide, Les métamorphoses1

« Tandis que ces évènements s'accomplissaient sur la terre par la loi du destin et que le berceau de Bacchus, né deux fois, était à l'abri du danger, il arriva que Jupiter, épanoui, dit-on, par le nectar, déposa ses lourds soucis pour se divertir sans contrainte avec Junon, exempte elle-même de tout tracas : « Assurément, lui dit-il, vous ressentez bien plus profondément la volupté que le sexe masculin. » Elle le nie. Ils conviennent de consulter le docte Tirésias ; car il connaissait les plaisirs des deux sexes ; un jour que deux grands serpents s'accouplaient dans une verte forêt, il les avait frappés d'un coup de bâton ; alors (ô prodige !) d'homme il devint femme et le resta pendant sept automnes ; au huitième, il les revit : « Si les coups que vous recevez, leur dit-il, ont assez de pouvoir pour changer le sexe de celui qui vous les donne, aujourd'hui encore je vais vous frapper. » Il frappe les deux serpents ; aussitôt il reprend sa forme première et son aspect naturel. Donc, pris pour arbitre dans ce joyeux débat, il confirme l'avis de Jupiter ; la fille de Saturne en ayant éprouvé, à ce qu'on assure, un dépit excessif, sans rapport avec la cause, condamna les yeux de son juge à une nuit éternelle. Mais le père tout-puissant (car aucun dieu n'a le droit d'anéantir l'ouvrage d'un autre dieu), en échange de la lumière qui lui avait été ravie, lui accorda le don de connaître l'avenir et allégea sa peine par cet honneur. »
Le deuxième texte, rédigé par Hygin, est une version quasiment similaire à celle d'Ovide :

Hygin, Fables2

“Sur le mont Cyllène, le berger Tirésias fils d'Évérès frappa d'un bâton, ou piétina, dit-on, des serpents accouplés ; il fut pour cela changé en femme ; instruit ensuite par un oracle, il piétina des serpents au même endroit et retrouva sa forme ancienne. Au même moment éclata entre Jupiter et Junon une aimable dispute pour savoir qui de l'homme ou de la femme prenait le plus de plaisir dans l'amour ; ils choisirent à ce propos Tirésias, qui avait fait la double expérience. Comme il avait tranché en faveur de Jupiter, Junon irritée, d'un revers de main l'aveugla mais Jupiter fit alors en sorte qu'il vécut sept générations et fût, parmi les mortels, le plus grand devin.”

Ensuite, deux textes antérieurs nous donnent des versions différentes de ce mythe. Le premier est l'oeuvre du poète Callimaque :

Callimaque, Epigrammes, Hymnes3

<< Filles, il était une fois à Thèbes une nymphe, la mère de Tirésias, qu'Athéna chérissait grandement, plus que nulle de ses compagnes. Jamais elles ne se quittaient. [...] Un jour elles avaient déliés leur péplos près de la source Hippocrène aux belles eaux ; elles se baignaient : sur la colline c'était le silence de midi. [...] Tirésias seul, avec ses chiens, jeune homme au duvet mûrissant, promenait ses pas en ce lieu sacré : altéré tant qu'on ne peut dire, il s'approcha des eaux courants. Infortuné ! Sans le vouloir, il vit ce qu'on ne doit pas voir. Pleine de colère, Athéna pourtant lui parla : « Qui donc, fils d'Euéré, toi qui d'ici n'emportera pas les yeux, quel mauvais génie te mit en ce chemin funeste ? » Elle dit, et la nuit prit les yeux de l'enfant. Il était là, debout, sans parole ; la douleur enchaînait ses genoux ; sa voix était enchaînée. Et la nymphe clama : « Qu'as-tu fait de mon fils, Vénérable ? Est-ce ainsi, déesses, que vous nous êtes amies ? Tu m'as pris les yeux de mon fils. O mon enfant, infortuné ! tu as vu le sein et les flancs d'Athéna ; tu ne reverras plus le soleil. Malheur sur moi ! ô mont, ô Hélicon, terre que je ne foulerais plus, tu as gagné beaucoup en donnant peu ; oui, pour avoir perdu quelques daims et quelques faons, tu tiens les yeux d'un enfant ! » [...] La déesse, prenant en pitié sa compagne, lui dit alors ces mots : « Femme divine, rappelle, retire toutes ces paroles que t'inspira la colère. Non, ce n'est pas moi qui fis ton fils aveugle. Non, Athéna ne saurait se plaire à ravir la lumière à un enfant. Mais c'est la loi antique, la loi de Cronos : qui verra quelqu'un des immortels contre son vouloir, paiera cette vue d'un prix lourd. Femme divine, ce qui s'est fait ne se peut révoquer : les Moires à ton fils ont filé tel destin, au jour même que tu l'enfantas. [...] Amie cesse ta plainte ; je lui réserve, pour l'amour de toi, bien d'autres faveurs. Je ferai de lui le devin qui dira l'avenir à ceux qui viendront, plus pleinement prophète que nul autre. Il connaîtra le vol des oiseaux, et le favorable et l'indifférent, et celui aussi dont le présage est funeste. [...] Je lui donnerais un grand bâton, pour conduire ses pas, je lui donnerais une vie chargée d'ans. Seul il gardera, mort, sa science parmi les ombres, honoré d'Hadès le rassembleur. » >>

La seconde version, plus courte, à elle été rédigée par Nonnoss de Panapolis :

Nonnos de Panopolis, Les Dionysiaques4

« Tu l'as ouï dire : jadis, dans la montagne, prés d'une source, Tirésias n'a fait que voir Athéna dans sa nudité ; il ne brandissait pas de pique impétueuse ni ne combattait la déesse ; il l'a seulement contemplée et il a perdu la lumière de ses yeux. »

 Certaines différences nous permettent de scinder notre corpus de textes en deux groupes distincts. D'un côté, les textes de Callimaque et Nonnos, où le châtiment de Tirésias est infligé par Athéna. De l'autre, les textes d'Ovide et Hygin, où le châtiment est en fait le résultat de la violence de Tirésias à l'égard des serpents. En effet, bien que ce soit Junon qui l'aveugle, ce n'est pas elle qui déclenche l'action. Cette distinction nous permet d'embrayer sur d'autres différences, cette fois d'ordre culturelle. En effet, Nonnos appartient à la civilisation grecque et Callimaque, d'origine cyrénéenne mais vivant à Alexandrie, subit lui aussi l'influence de cette culture. À l'inverse, Ovide et Hygin des auteurs latins qui sont des contemporains.
 Cette information nous permettrait d'expliquer cette différence quant à la cause de l'aveuglement de Tirésias. La justice grecque est basée sur une soumission totale aux dieux. Les mythes de Callimaque et Nonnos ne dérogent pas à la règle. Impitoyable, Athéna punit arbitrairement l' «  Infortuné » Tirésias. On trouve une version différente chez Ovide et Hygin : les divinités participent toujours à l'action sans pour autant servir de point de départ au mythe. En effet elles sont remplacées par le couple de serpent.

2- Equivalences

 Néanmoins, ces versions ne sont pas si différentes qu'elles en ont l'air, puisque l'on trouve un certains nombre d'équivalences les rapprochant.
 D'abord, la différence entre les éléments déclencheurs : d'un côté un couple de serpents, de l'autre Athéna. Or, il est possible de rapprocher ces deux entités sous le signe de l'opposition intrasèque qu'ils représentent : la « capacité du serpent de muer sa peau pour renouveller sa jeunesse lui a fait gagner à travers le monde le personnage de maître du mystère de la renaissance [...] ainsi une image duelle est rendue »5; de même pour Athéna, déesse de la guerre et du tissage (opposition franche entre activités respectivement masculine et féminines).
 Ce système d'entités duelles se retrouve à travers d'autres éléments des textes. Dans la version grecque de Callimaque, la déesse Athéna passe rapidement d'un état de grande colère à celui de compassion, illustrant son caractère double ; on trouve aussi une opposition entre la loi immuable et éternelle de Cronos (déshumanisée) et la nuance qu'Athéna peut lui apporter (humanisation). Dans la version latine d'Hygin, le couple formé par Jupiter et Junon illustre la même idée avec une « Junon irritée » qui aveugle Tirésias « d'un revers de main » (impitoyable) tandis que Jupiter montre sa compassion en compensant l'action de Junon par le don de divination. On trouve ainsi de chaque côté un pouvoir ferme et impitoyable (loi de Cronos/Junon) compensé par une attitude compatissante (Athéna/Jupiter).
 L'opposition se retrouve dans le personnage de Tirésias. D'abord opposition entre les sexes masculins et féminins qu'il expérimente contre toute logique humaine. Puis le paradoxe du fait de devenir aveugle pour voir la lumière. Et enfin l'opposition entre la durée de sa transformation en femme (d'après Ovide : 7 ans, une petite vie) et la durée de sa vie après l'aveuglement (d'après Hygin : 7 générations, une grande vie).
 Ces oppositions semblent montrer que si le contexte de la transformation change, le coeur du mythe reste le même : la transformation d'un être « normal » en aveugle devin (excepté Nonnos qui n'aborde pas le devenir post-aveuglement de Tirésias). Autrement dit, le paradoxe de ne plus voir la lumière « normale » qui permet d'accéder à la lumière « divine », paradoxe appuyé par le jeu sur les oppositions décrit plus haut. Cette lecture se rapproche de l'interprétation qu'a fait Joseph Campbell de la version d'Ovide.

3- L'interprétation de Joseph Campbell

 Nous retrouvons l'idée de dualité et d'opposés avec son interprétation du serpent : « La suggestion phallique est immédiate, et comme avaleur, l'organe féminin est aussi suggéré ; ainsi une image duelle est rendue »6, ce qui correspond au personnage de Tirésias qui accède à la connaissance des deux sexes, autrement dit il se place à l'intersection des opposés : « Son bâton impulsif le placa entre les deux, comme le bâton du milieu (axis mundi) ; et il fut alors envoyé de l'autre côté pour sept ans – une semaine d'années, une petite vie – le côté duquel il n'avait auparavant aucune connaissance. »7 Mais cette transformation ne lui permet pas d'accéder à « la » vérité, pas encore, il lui faut terminer son chemin là où il l'a commencé, raison pour laquelle : « il toucha une nouvelle fois les symboles vivants des deux qui sont par nature un, et, retournant à sa forme initiale, était par conséquent celui qui était en connaissance de chacun : une sagesse plus grande que même Zeus, le dieu qui était seulement mâle, ou sa déesse, qui était seulement femelle. »8, il appuie encore cette idée plus loin : « Ceux qui, comme Tirésias, ont vu et sont venus en contact avec le mystère des deux serpents et, au moins dans un sens, ont été eux-mêmes mâle et femelle, connaissent la réalité des deux côtés que chaque expérience sexuelle recèle de son propre côté ; et dans cette mesure ils ont assimilés ce qui est substantiel dans la vie et sont, par conséquent, éternels.»9
 Joseph Campbell compare ce savoir à la sagesse lunaire : « dans la lune ténèbres et lumière interagissent en une seule sphère. L'aveuglement de Tirésias était donc un effet d'une communication à lui de la sagesse lunaire. C'était un aveuglement seulement au monde de la lumière du soleil, où toutes les paires d'opposés apparaissent distinctes. Et le don de prophétie fut la vision de corrélation de l'oeil intérieur, qui pénètre dans les ténèbres de l'existence. »10

 

« Dans ce récit les serpents accouplés, tels ceux du caducée, sont le signe des forces génératrices du monde qui jouent à travers toutes les paires d'opposés, mâle et femelle, naissance et mort. »11


II – Un peu de psychologie


Nous allons maintenant aborder le personnage de Tirésias sous l'angle de la psychologie, à l'aide de psychologie sociale et de la psychanalyse jungienne.
Il n'est pas ici question de traiter de la réalité physique d'un aveugle, mais d'étudier la signification humaine de la principale caractéristique du personnage : devenir aveugle pour mieux voir.

1- Psychologie sociale

 La psychologie sociale étudie les comportements en général, c'est-à-dire qu'elle cherche à trouver ce qui agit sur l'être humain (elle ne se préoccupe pas de névroses personnelles par exemple), et l'une des choses qui revient le plus, c'est la très grande force des influences extérieures qui vont jusqu'à dicter à notre corps un comportement que notre esprit rejette (sans pour autant être conscient d'être le sujet d'une influence).
 Dans l'ouvrage Psychologie sociale12, David G. Myers et Luc Lamarche racontent l'étonnante histoire d'une remise de diplômes : 
 « C'était un après-midi de mai longtemps attendu. Trois mille parents et amis s'étaient réunis pour la célébration. Au signal, les 400 sortants du collège Hope se levèrent pour écouter le président déclarer : « Par la présence, je confère à chacun d'entre vous le titre de bachelier ès arts [...] » La déclaration terminée, les 25 nouveaux diplômés de la première rangée commencèrent à défiler pour recevoir leur diplôme. Pendant ce temps, les 375 autres se regardaient nerveusement, pensant chacun pour soi : « Ne nous a-t-on pas dit qu'il nous fallait maintenant nous asseoir pour attendre que ce soit au tour de notre rangée ? » Mais personne ne s'assit. Les secondes s'écoulèrent. [...] Extérieurement, tous ces étudiants debout semblaient garder leur sang-froid. Mais, dans chaque tête, les pensées allaient bon train : « Nous serons peut-être debout pendant une demie-heure avant que ce soit notre tour... Nous bloquons la vue aux spectateurs derrière nous... Pourquoi personne ne s'assied-il ? » Cependant, personne ne fit mine de s'asseoir. »13
 Tous ces étudiants ont été victimes de la conformité, c'est-à-dire « un changement de croyance ou de comportement provenant d'une pression de groupe réelle ou imaginée »14. Il arrive même que la personne agisse comme le groupe sans pour autant être d'accord, cela s'appelle l'acquiescement : « Agir publiquement conformément à la pression sociale tout en se sentant intérieurement en désaccord. »15
 Cela est un exemple probant de l'idée au coeur du personnage de Tirésias : en étant trop sensibles aux influences extérieurs (le monde visible, le monde des apparences où personne ne veut paraître trop différent), trois cent soixante-quinze personnes ont agit différemment de leur volonté profonde, et ce faisant ont provoqués une situation absurde qui ne se serait jamais produite si tous s'étaient écoutés. Mais un autre exemple est encore plus probant.
 On fait croire à une personne qu'elle participe à un test quelconque en compagnie de plusieurs autres cobayes (en réalité, des gens de mèches avec l'expérimentateur et dont la réponse est écrite à l'avance), puis on pose une question simplissime : « Vous vous dites « hum! hum! » et vous vous disposez à endurer poliment une expérience ennuyeuse. Mais [...] bien que la bonne réponse semble [...] claire, la première personne donne [...] une mauvaise réponse. Lorsque la deuxième personne donne la même réponse, vous vous redressez sur votre chaise et fixez les cartes [objet de la question]. La troisième personne est du même avis que les deux autres. Vous êtes estomaqué ; vous commencez à transpirer. « Qu'est-ce que c'est que ça ? » vous demandez-vous. « Sont-ils aveugles ? ou est-ce moi qui suis aveugle ? » [...] « Comment faire pour savoir ce qui est vrai ? Est-ce que c'est ce que me disent mes pairs ou ce que me disent mes yeux ? » »16
 Ici, la pression sociale va jusqu'à faire douter la personne de sa propre capacité à trouver une réponse simplissime. La pensée de groupe est quelque chose de terrifiant car « la recherche de l'accord devient si prédominante dans un groupe cohésif qu'elle tend à l'emporter sur une évaluation réaliste des autres possibilités d'action. »17Autrement dit l'influence extérieure détache chacun de la « vérité » pour ne porter l'intérêt que sur un simulacre, quelque chose d'apparemment bien (l'accord est trouvé) mais fondamentalement mauvais (l'accord est irréaliste). 
 
 D'autres idées de psychologie sociale nous intéressent pour le cas de Tirésias, en ce qui concerne le jugement des gens, avec notamment l'Erreur de la ligne de base : « Tendance à ne pas tenir compte de la ligne de base (information décrivant la plupart des gens) et d'être plutôt influencé par des caractéristiques particulières au cas jugé », ce qui « semblait pousser à l'arrière-plan l'information utile »18. Autrement dit : l'apparence trompeuse détourne la personne de la vérité. Nous retrouvons cette idée avec le stéréotype de la beauté physique : « Présomption que les personnes physiquement attirantes possèdent également d'autres traits de caractère socialement désirables : ce qui est beau est bon. »19

 La lecture du personnage de Tirésias sous le prisme de la psychologie sociale nous conduit à penser que ce personnage contient l'idée d'un monde extérieur des apparences (nous pouvons être trompés) et du vide (les cas où la pression du groupe conduit à des comportements absurdes complètement éloignés de la croyance de l'individu), et que la vérité ne peut venir que de l'intérieur de l'individu. 
 Intéressons-nous maintenant à la psychanalyse pour voir si nous arrivons à la même conclusion...

2 – Psychanalyse jungienne

 L'archétype qui nous intéresse ici est l'archétype de l'Ombre tel qu'il a été défini par Carl Jung. Il s'agit d'une zone de l'inconscient qui recèlerait les défauts profonds d'un individu, ceux dont la moindre évocation plongerait la personne ciblée dans une colère noire et incontrôlable (« se mettre hors de soi »). Dans un certain nombre de cas, nous pouvons projeter cette ombre sur d'autres personnes et ainsi nous mettre à les haïr et à les considérer comme des « ennemis ». Le point est donc que ces « ennemis » ne sont qu'une idée, ils ne sont pas réellement nos ennemis, et nous ne les haïssons pas pour ce qu'ils sont en eux-mêmes mais pour ce qu'ils nous disent (inconsciemment) sur nous. Cette ombre n'est pas forcément mauvaise, elle ne le devient qu'à partir du moment où nous la refusons, la refoulons, mais son énorme puissance peut être autant négative que positive.
 Là où cela rejoint l'idée fondamentale à l'oeuvre dans le personnage de Tirésias, c'est que tous les problèmes extérieurs – c'est-à-dire les situations que nous considérons comme des problèmes – ont des causes intérieures. Avant de nous tourner vers l'extérieur, il faut résoudre ses propres problèmes intérieurs en se tournant vers soi pour se confronter avec son ombre. Ce parcours rappelle celui de Tirésias : d'abord aveuglé à la lumière extérieure (autrement dit plongé dans les ténèbres, dans l'inconscient, et donc confronté à son ombre), il retrouve ensuite la lumière, mais une lumière qui ne vient pas de l'extérieur (autrement dit, la solution ne lui est pas donné par une situation extérieure, les situations extérieures sont neutres par nature, donc aucune « bonne » situation ne vient à lui) mais de lui-même. 
 « Lorsque quelqu'un s'efforce de voir son ombre, il découvre (souvent à sa honte) ces défauts, ces tendances qu'il ne voit pas chez lui tout en les voyant clairement chez son prochain. [...] C'est le moment où le Moi est « pris », et en général réduit à un silence embarrassé. Puis commence le douloureux et long travail de l'auto-éducation. L'équivalent psychologique des travaux d'Hercule. »20
 Le personnage de Tirésias incarnerait donc l'idée qu'il faut d'abord accepter son ombre (les ténèbres, l'inconscient, l'aveuglement) pour trouver la lumière (la paix avec le monde, utilisation de forces positives de l'inconscient, divination). Marie-Louis von Franz (disciple de Jung) ajoute même que « l'ombre est beaucoup plus sensible à la contagion de la collectivité que la personnalité consciente »21
 Ces influences dont nous avons parlés sous le prisme de la psychologie sociale, Jung en parle aussi : « ces influences [propagande politique, publicité] peuvent nous amener à vivre d'une façon qui ne convient pas à notre nature individuelle. Et le déséquilibre psychique qui risque de s'ensuivre doit être compensée par l'inconscient. »22, plus loin, il rajoute : « Plus la conscience se trouve influencée par des préjugés, des erreurs, des fantasmes et des désirs puérils, plus s'élargit le fossé déjà existant jusqu'à la dissociation névrotique, amenant une vie plus ou moins artificielle, très éloignée des instincts normaux, de la nature et de la vérité. »23 Autrement dit, un aveugle – prit dans le sens de quelqu'un insensible aux influences extérieures – a plus de chances d'accéder à la « vérité », ce qui est précisément le rôle des devins comme Tirésias : trouver et communiquer la vérité.

 Enfin, dernier point intéressant qui corrobore l'idée de trouver une vérité non pas à l'extérieur mais au fond de soi : « une comparaison entre les tableaux abstraits et les microphotographies montre que l'abstraction pure de l'art « imaginatif », est devenue, d'une façon secrète et surprenante, « naturaliste », parce qu'elle a pour objet les éléments de la matière. L' « abstraction pure » et le « réalisme pur », dissocié au début du siècle, se sont de nouveaux rejoints. »24
 Encore une fois nous retrouvons cette idée que la « vérité absolue » (ici la composition même de la matière, l'un des niveaux les plus poussés du savoir pur) se trouve en plongeant au coeur de soi (ici Pollock qui voulait s'affranchir de tout lien avec la réalité pour ne plus représenter que ce qui lui venait le plus naturellement – le plus inconsciemment – à l'esprit).

III – La postérité du mythe dans la culture populaire contemporaine

 Nous retrouvons l'idée de trouver la lumière en plongeant dans les ténèbres dans un certains nombre de figures héroïques de la culture populaire contemporaine, c'est-à-dire une culture avant tout tournée vers son public.


 D'abord, dans le personnage de Luke Skywalker de la saga Star Wars25. Dans Star Wars épisode IV – Un nouvel espoir, Luke est envoyé avec un escadron de petits vaisseaux pour aller envoyer des bombes au coeur de la base ennemie. Pour cela, il doit viser dans un conduit d'aération extrêmement petit, tâche très compliquée, que les ordinateurs de bords des vaisseaux sont supposés faciliter en leur indiquant quand tirer. Un premier pilote suit ces indications, lance les bombes et...échoue. Lorsque Luke arrive pour tenter sa chance, il entend la voix de son mentor décédé (mais présent en lui à travers la Force) qui lui dit « use the Force, Luke » ("utilise la Force, Luke"). Autrement dit, il lui dit de faire confiance à lui-même. Luke déconnecte l'ordinateur de bord, fait confiance à son instinct, tire...et fait exploser la base ennemie. Autrement dit il se coupe de toute influence extérieure et trouve en lui la « vérité ».

 

 

 

 

Au cours du film, Obi-Wan Kenobi, le maître de Luke,  l'entraîne à se défendre avec un casque lui ôtant l'usage de la vue.


 Dans Matrix Revolutions26, Neo se fait aveugler par son nemesis, Smith. C'est précisément à ce moment-là qu'il va voir la véritable nature des choses dans le monde réel ( auparavant il ne le pouvait que dans le monde virtuel), et va dans la ville des Machines (pourtant ennemies jurées des humains) pour apporter la « vérité » (avec son vaisseau le Logos, le verbe, il porte la bonne parole) et trouver une solution qui dépasse la querelle hommes/machines.

 

 

 

 

 

 

En haut à gauche, Trinity ne peut voir qu'une image faussée (haut droite) tandis que Neo aveugle (bas gauche) réussit à voir que la ville des machines (ennemies) est en fait construire de lumière (bas droite).


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Figure de la justice comme une entité aveugle qui ne s'intéresse pas à l'apparence des choses mais à la vérité.

 

 Le personnage de Snake Plissken (New-York 199727, Los Angeles 201328) vit dans un futur proche où la plupart des gens ne basent leurs choix que sur une opposition manichéenne entre un banditisme proche de la guérilla et un état proche du fascisme. Forcé de faire un choix, Snake Plissken verra qu'au delà de leur opposition apparente, les deux groupes ne proposent aucune solution et il a le courage de rester seul sans se joindre à l'un des deux.


A noter que le personnage n'est pas aveugle mais « seulement » borgne, probablement pour des raisons pratiques et dramatiques. Remarquons son tatouage de serpent sur le ventre


Le personnage de Snake se rapproche de celui d'Albator29, pirate de l'espace pourchassé par le gouvernement terrien de manière injuste ; il décide néanmoins de défendre le peuple humains contre une invasion extra-terrestre. Il ne remet jamais en cause son bannissement car il comprends leurs choix, et accepte ainsi la nature duelle de la vie.

 

 

 

 

 

 

 

 

Comme le personnage de Snake, Albator n'est « que » borgne. 

 


            

Enfin, les personnages de Daredevil30et Zatoichi31montrent comment un défaut à première vue extrêmement handicapant, peut se transformer en une force incommensurable. Daredevil fut aveuglé dans son enfance par un produit chimique qui a développé ses autres sens de manière surhumaine. Zatoichi est un masseur aveugle, combattant à ses heures (toujours pour une cause juste), qui sait tirer parti de ses autres sens et être l'une des plus redoutables lames de son pays.

 

 

 

 

 


CONCLUSION

Nous avons vu qu'à travers différentes versions du mythe de Tirésias se cachaient en réalité une seule et même vision du personnage du devin aveugle. En nous appuyant sur la psychologie sociale et la psychanalyse jungienne nous avons pu constater à quel point l'idée fondamentale à l'oeuvre dans le mythe correspondait à des « réalités humaines » auxquelles chacun est confronté chaque jour, ce qui peut expliquer le nombre de personnages de la culture populaire contemporaine qui semblent reprendre certaines de ses caractéristiques.

 

Elsa Chardon & Jean-Thomas Miquelot 

 

Note : j'espère que Corenaïr ne m'en veut pas trop pour lui avoir piqué ses captures de Matrix Revolutions...

 

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1 : Ovide, Les métamorphoses, (ed. Gallimard, 1992)

2 : Hygin, Fables (Paris, Les belles lettres, 1997), LXXV, Tirésias

3 : Callimaque, Epigrammes, Hymnes (Paris, Les belles lettres, 1948), Hymne pour le bain de Pallas

4 : Nonnos de Panopolis, Les Dionysiaques, chants XX-XXIV, tome VIII (Paris, Les belles lettres, 1994), chant XX

5 : Joseph Campbell, The masks of gods vol. III Occidental Mythology, Pinguin Compass, 1991 (1ère ed. Viking
Penguin, 1964), traduction depuis l'anglais, p.96

6 : idem

7 : idem, p.26

8 : idem

9 : idem, p.171

10 : idem, p.27

11 : idem, p.26

12 : David Myers et Luc Larmache, Psychologie sociale (Chenelière/McGraw-Hill, 1992)

13 : idem, p.196

14 : idem, p.197

15 : idem

16 : idem, p.201

17 : idem, p.300 (this is madness !)

18 : idem, p.133

19 : idem, p.421

20 : Carl G. Jung & autres, L'homme et ses symboles (Robert Laffont, 1964), p.168

21 : idem, p.169

22 : idem, p.51

23 : idem, p.49

24 : idem, p.265

25 : George Lucas (1977, 1999, 2002, 2005), Irvin Kershner (1980) et Richard Marquand (1983)

26 : Wachowski, 2003

27 : John Carpenter, 1981

28 : John Carpenter, 1996

29 : Leiji Matsumoto, 1978

30 : personnage Marvel créé en 1964 par Stan Lee et Bill Everett

31 : Zatôichi monogatari de Kenji Misumi, 1962, on compte à ce jour 28 adataptations filmiques du personnage

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L'utilité de La liste de Schindler  (Divers) posté le samedi 16 février 2008 22:05

Il y a quelque temps encore, alors que je me promenais l'âme innocente sur des forums cinéma dont je tairais le nom, j'ai relu un post parlant d'une idée vieille comme le monde (enfin, presque) comme quoi il ne faut pas dramatiser la Shoah et que La liste de Schindler était de fait profondément amoral.

Cette idée je l'avais aussi entendue il y a quelques années au lycée lors de l'entretien avec deux professeurs pendant l'épreuve des TPE, TPE que j'avais choisi de centrer sur Spielberg et la seconde guerre mondiale, et donc parlant en partie de La liste de Schindler. L'entretien commence et l'idée ne tarde pas à venir de la part du professeur de cinéma : est-ce que vous croyez que l'on peut filmer le génocide juif ? Immédiatement suivi par une intervention du professeur d'histoire qui vantait les mérites d'Amen de Costa-Gavras qui ne filmait le génocide que de très loin (mode de pensée visiblement un peu répandu puisque récemment, à propos de L'ennemi intime, un critique d'Europe 1 invité au Cercle vantait les mérites d'un film qui - comme Amen filmait son génocide - avait le bon goût de filmer la guerre d'Algérie depuis le point de vue des civils restés à l'arrière).

              

A l'époque de l'entretien j'avais été incapable de répondre et il m'a fallut du temps avant de réaliser une chose toute simple : Spielberg avait fait un film de cinéma. C'est-à-dire qu'en dramatisant la Shoah, Spielberg l'avait rendu humaine, palpable, crédible, et qu'en utilisant des procédés purement cinématographiques (qu'ils soient de narration, de mise en scène ou autre), Spielberg avait fait une oeuvre suffisament forte pour qu'elle parvienne à ancrer au plus profondément du spectateur le dégoût ultime du génocide. Il n'a pas utilisé la force naturelle de la Shoah pour faire un "bon film", il a fait un grand film qui a donné plus de force à la Shoah. Spielberg est un cinéaste généreux dans tous les sens du terme, et plus qu'un hommage, sa Liste de Schindler est une bombe émotionnelle, et qui nous donne à sentir au plus profond de nous-même la cruauté sans limite et l'inhumanité totale du génocide, ce qui est bien plus efficace que tous les "le génocide c'est le mal" du monde.

Concernant la "dramatisation de la Shoah", elle est (à mon sens) clairement indispensable, car elle la rend plus proche de nous, plus naturelle...et donc plus à même de potentiellement revenir un jour ou l'autre. A force de regarder les "grandes catastrophes" de loin, on va finir par les transformer en mythes, en histoires improbables gravées dans la légende et qui n'appartiennent qu'au passé...vous en voulez vraiment vous d'un Hitler ou d'un Himmler icônisés à mort au point qu'on se demande s'ils leur prenaient l'envie d'aller aux chiottes ? Le traitement d'Amon Goeth dans le film de Spielberg est à ce titre exemplaire : montré comme un être souvent ridicule et même mal dans sa peau, il nous fait prendre conscience que la connerie absolue ne se cache pas forcément sous un costume parfait et des textes à la puissance d'évocation immédiate (et que même les incarnations moderne du mal absolu peuvent avoir du bide, c'est encore un coup à nous pousser à faire du sport ça)

L'autre point épineux de La liste de Schindler, c'est le fait que sur la mort de plus de 6 millions de personnes, le film s'attarde précisément sur les 1100 et quelque qui survivent. Théoriquement l'idée est "moralement répréhensible" : comment en effet cautionner un film qui prétend parler de l'un des plus grands mal du XXème siècle alors qu'il ne s'attarde que sur l'exception ? En fait il faut se placer d'un point de vu émotionel pour comprendre la démarche de Spielberg. En filmant l'exception, Spielberg filme le "bien absolu" qui contrebalance le "mal absolu", un "mal absolu" qui, s'il avait été filmé sans aucun changement de ton pendant trois heures, n'aurait plus eu aucun impact sur le spectateur qui serait sorti du film complètement lessivé. Ici - et c'est un procédé purement narratif - filmer l'exception au milieu du chaos permet à Spielberg et à son scénariste (le brillant Steven Zaillan) d'alterner entre moments sombres et d'autres plus..."joyeux".

Mais la vraie raison qui donne toute sa légitimité au film, c'est que Spielberg, quand bien même il filme le passé avec une (relative) frontalité, est avant tout tourné vers l'avenir, avenir qu'il envisage plein d'espoir pour l'être humain (Spielberg est avant tout un humaniste qui croit profondément en l'homme, ce qui lui permet d'ailleurs d'en explorer les côtés les plus sombres). Spielberg ne fait pas seulement un film "sur la Shoah", il fait aussi (et surtout) un film sur la Shoah destiné à être VU par des GENS, gens qui en voyant l'espoir donné par l'exception du film (qui nous montre que même au sein de l'horreur peut naître le bien) n'auront pas exactement envie de rentrer chez eux en criant sur tout le monde parce-que "c'est à cause de gens comme toi que le génocide a pu se faire", mais plutôt d'aspirer à la paix et au respect desquels viendra le "salut" de l'homme.  Et c'est pour cette raison que je considère que La liste de Schindler est une démonstration de cinéma dans ce qu'il a de plus pur et de plus beau à la fois...

 


 

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Où est passé le cinéma français ?  (Divers) posté le dimanche 04 novembre 2007 05:00

"Il est indéniable que le cinéma français traverse aujourd'hui une crise du sujet, analogue en de nombreux points à celle qu'il connut en 1907-1908, et qu'il s'agit là d'un facteur qui joue un rôle non-négligeable dans le phénomène de désertion des salles. Cette crise se traduit, nous l'avons dit, par un rejet actif du cinéma d'auteur, qui prend depuis peu la forme d'un véritable boycottage, même lorsqu'il s'agit d'auteurs consacrés. D'un autre côté, la vulgarisation de plus en plus prononcée des films "grand public", qui "ciblent" un public dont l'âge et le niveau socio-culturel baissent incessamment, en détourne les spectateurs qui cherchent au cinéma une distraction de bon aloi. Enfin, les rares metteurs en scène et scénaristes, qui, sans soutien officiel, sans récompenses festivalières et souvent dans l'indifférence ou l'hostilité de la critique, ont repris la tradition de la qualité et assuré pendant vingt-cinq ans la pérennité du cinéma français, n'ont eu que de rares émules et ne sont pas près d'être remplacés."

Jean-Paul Torok, Le scénario, 1988

 Dans ce livre très lucide quant à la situation du cinéma français, et très détaillé quant aux différentes causes du problème, Jean-Paul Torok détaillait une situation de crise de toute évidence alarmiste.

19 ans plus tard, qu'en est-il de la situation ? La crise est-elle passée ? Il est vrai que nous pouvons être fier d'un certain nombre de réalisateurs ayant su faire du divertissement populaire et noble (Jeunet, Annaud, Besson), et aujourd'hui plus que jamais nous avons la sensation que la situation change. Maléfique, Nid de guêpes, OSS 117, Le convoyeur, Haute tension, Gangsters, 36 quai des orfèvres, La haine, assassin(s), Les rivières pourpres, Scorpion, ou même les tentatives moins glorieuses mais tout aussi noble telles que Le pacte des loups, Michel Vaillant, Renaissance ou Chrysalis, tous ces films nous portent à croire que la situation a changée, qu'elle s'est améliorée, que les fonds se débloquent pour permettre à des réalisateurs ambitieux de mener à bien des projets de films de genre (paradoxe des indépendants voulant faire du cinéma d'exploitation, merci la "politique des auteurs").

Pourtant, trois films récents montrent que le problème est toujours présent. D'abord Paranoid Park que l'élite boboiste acclame de toutes ses forces en mettant plus l'accent sur l'auteur que le film en lui-même, ensuite Le coeur des hommes 2, degrés zéros du cinéma que le public s'est pourtant empressé d'aller voir en masse, et enfin L'ennemi intime, vrai film de cinéma dans le sens le plus noble du terme, sorti dans une certaine indifférence critique et publique, et ce malgrés le militantisme de certains fans acharnés.

Ce problème, c'est une des conséquences de la "politique des auteurs" qui a scindé la production cinématographique française en deux parties distinctes. D'un côté les films "artistiques", d'auteurs qui à force d'intellectualisation à outrance en ont perdu de vue l'élément principal du cinéma : son public. L'adhésion totale et sans condition d'une presse avide de montrer sa supériorité intellectuelle sur la masse a ainsi provoquée une diminution profonde de la confiance du public pour la presse (qui n'a pas dit ou entendu dire "oh mais la presse vous savez..." ?). De fait, privé de toute attache un tant soit peu intègre quant à la nature du divertissement, le "grand public" s'est rapidement contenté de peu concernant les divertissements (du moins les divertissements français...), accentuant encore plus le fossé entre cinéma "d'auteur" (mais on sait très bien que cette appelation est une pure aberation, rendue incohérente dès sa création puisque faisant une exception pour les cinéastes américains qui n'écrivaient ou ne choisissaient pas tous leurs scénarios) et le cinéma "populaire".

Le pire, c'est que le grand public s'est fait à cette certaine médiocrité du cinéma français, et par conséquent ne peut pas accepter qu'un film français affiche ouvertement une certaine sophistication...sauf si le film est produit par des américains, comme l'a démontré le succés tant critique que public d'Un long dimanche de fiançaille, qui - comme l'ont d'ailleurs souligné les Cahiers du cinéma - renouait avec une certaine tradition d'un cinéma populaire "noble" (autrement dit du vrai cinéma qui prend en compte son spectateur sans pour autant le prendre pour un con). On regrette juste que le CNC, dans un élan de patriotisme a retiré sa subvention au film sous prétexte de financement américain, défendant ainsi avec courage l'exception culturelle française, permettant ainsi de subventionner des films tels que Alexandre ou La saveur de la pastèque. On ne sait pas s'il faut en rire ou en pleurer...

Mais tous les films de genre français ne peuvent pas être financés (ou même co-financés) par Hollywood, alors que faire ? Eh bien...des bons films.

Interviewé à propos de ses choix douteux de carrière, Jean-Claude Van Damme (oui encore lui, je sais je radote) disais que si un film est bon il finira toujours par trouver son public, ce qui est vrai pour lui (ses bons films ont toujours finit par bien marcher) l'est aussi pour le cinéma (français). Ainsi des films comme Le convoyeur ou Nid de guêpes, malgré un échec certain en salle, se sont plutôt bien vendu en DVD où, par la force des choses (et de la qualité !) ils ont finit par trouver leur public et à gagner un succès d'estime, permettant à leurs réalisateurs de gravir progressivement les échelons du cinéma.

Bien sûr l'échec en salle de L'ennemi intime enrage (je lui avais pourtant donné 7 entrées et encouragé mon entourage à le voir, c'est quasiment une affaire personnelle !), mais gageons qu'il finira par trouver son public, d'autant plus qu'il semble s'être financièrement rentabilisé avec les préventes (voir interview des producteurs).

Alors voilà, ce qu'il faut ce sont "simplement" des bons films, mais des bons films qui parviennent à attirer suffisament l'attention du public pour provoquer un changement durable. Les problèmes ne s'arrêteront pas là : les chaînes de télé qui conservent un pouvoir immense et qui ne veulent que des programmes de 20h50, les critiques qui resteront un problème tant qu'elles ne se seront pas réconciliées avec le grand public, le CNC qui continue désespérément la politique des auteurs, ou encore certaines grosses maisons de production qui font n'importe quoi (comme Pathé : un Astérix 3 au budget hallucinant, des Chevaliers du ciel complètement vain et un Contre-enquête d'une nullité téléfilmique abyssale).

Viennent aussi le problème des financements (voir cet article fort intéressant sur l'animation française dont le principal défaut n'est ni le talent ni la technologie, mais le financement) qui rendent certains projets difficilement montables (la grande question du moment : Siri va-t-il pouvoir faire son film sur la bande à Bonnot ?).

Enfin un grand nombre de producteurs n'ont semble-t-il pas compris l'importance d'une chose pourtant profondément essentielle à tout film populaire qui se respecte : un bon scénario. Non pas que les scénaristes fassent cruellement défaut en France, mais que les exigeances scénaristiques sont le plus souvent laissées à la bonne appréciation des réalisateurs, ou même des acteurs (quand ils lisent les scénarios), ce qui rejoint le problème du financement puisqu'il s'agit là d'un pur problème de producteur. 

En effet, la bonne logique des choses voudrait qu'un producteur cherche avant tout à faire un film efficace et pas trop cher que le public puisse apprécier sans problème. Toute l'astuce vient de l'équilibre entre d'un côté un producteur soucieux du budget, de l'efficacité narrative et de l'impact du public, confronté à un réalisateur et à un scénariste intéressés par des personnages et des évènements. Or, une fois que le réalisateur obtient une liberté artistique totale (ou presque) sur un film, il perd tout garde fou et risque fort de se dire à tout moment : "mon scénario n'est pas bien construit, il est ennuyeux par moments mais tant pis, le public jugera mon oeuvre et je les laisse penser ce qu'ils veulent". Bref, sans producteur, un réalisateur risque à tout moment de se couper du public, public qui comme nous l'avons vu, est pourtant l'élément central du cinéma.

On en vient donc à ce paradoxe (encore une fois merci la nouvelle vague !) où ce sont les réalisateurs qui doivent demander des réécritures.

Enfin pour tous ceux qui douteraient de l'importance des scénarios, un seul nom devrait suffir à les convaincre : Pixar. Eh oui, le numéro 1 des films en images de synthèse est avant tout un espace où les scénarios et les histoires sont véritablement protégés, où les idées sont constamment remises en question, et où la profondeur psychologique des personnages n'a d'égal que la perfection de la structure dramatique. Pour l'anecdote, un film comme Le monde de Nemo représente quelque 206 réécriture en partant de zéro à chaque fois, et tout ça pour un résultat absolument invisible à l'écran, car tout simplement...parfait.

 Voilà donc une chose qu'il faudrait en France : des producteurs qui n'hésitent pas à remettre en question les idées des réalisateurs, qui demandent des réécritures et qui forment des ateliers d'écriture de scénario.

En attendant, il n'y a plus qu'à espérer que la bonne direction prise par des gens comme Siri, Seri, Marchal ou Boukhrief (et Gens ?) ne s'arrête pas là, et peut-être que d'ici 20 ans on parlera de cette époque où le cinéma français s'est prit en main et s'est mis à faire de vrais bon films. Bien sûr, j'en doute "un peu", mais bordel qu'est-ce que ça me ferait plaisir que ces gars me prouvent que j'ai tort !

En attendant il n'y a qu'une chose à faire : aller au cinéma (et dire du mal de télérama). 

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"Il faut écouter le silence de l'âme..."  (Divers) posté le samedi 03 novembre 2007 14:51

"il ne faut pas écouter les bruits du monde, mais écouter le silence de l'âme..."

 Voici une des (nombreuses) citations apparamment farfelue du belge le plus moqué du monde : Jean-Claude Van Damme.  De telles citations pulullent sur le net dans un nombre incroyable de site (ou de blog...) qui se contentent de relayer l'image terriblement négative que donnent les médias français de celui qui fut tout de même le premier à appeller aux Etats-Unis des réalisateurs de renoms tels que John Woo, Tsui Hark et Ringo Lam.

"il ne faut pas écouter les bruits du monde"

Les "bruits du monde", c'est la société, ou plutôt la pression de la société, le pouvoir qu'elle exerce sur nous à travers des situations, et ce sont ces situations qui nous amènent à faire certaine chose que théoriquement nous aurions refusé de faire.

Prenons un exemple simple et extrêmement connu : l'expérience de Milgram. Je ne vais pas la détailler ici (si ça vous intéresse), mais l'idée générale est que des gens qui théoriquement refusent catégoriquement de faire du mal à des gens, se transforment lors d'une expérience en bourreaux allant jusqu'à continuer de donner des décharges électriques à des gens qu'ils croient pourtant en danger de mort sinon en état de souffrance intense.

Bref, une situation peut nous amener à prendre de mauvais choix, sans pour autant que nous nous disions "bon sang, tu es en train de faire n'importe quoi, reprend-toi !", et cela en raison du simple fait que nous attribuons généralement notre comportement à la situation ("je suis stressé parce-que j'ai un examen", "je suis de mauvaise humeur parce-que j'ai mal au ventre", "j'ai eu une journée affreuse alors m'emmerde pas", etc.), là où nous attribuons le comportement des autres à leur personnalité ("il est ronchon", "il est tout le temps stressé", etc.).

Bref, les "bruits du monde" peuvent nous entraîner à dériver sévèrement de notre objectif originel. 

"il faut écouter le silence de l'âme..."

 Pour se rendre compte de cette dérivation, il faut prendre du recul, et pour cela il faut "écouter le silence de l'âme", c'est-à-dire se recentrer, se regarder dans un miroir et se demander "est-ce que c'est ça que je veux ?" (se regarder dans un miroir aidant à prendre conscience de soi-même, et donc à se rendre compte de ce que l'on est et de ce que l'on veut réellement).

Bref, "écouter le silence de l'âme" c'est plonger au fond de soi pour en ressortir nos réels buts dans la vie.

Bien évidemment cela peut paraître un brin naïf. Mais d'une part, c'est la politique qu'a suivi Van Damme (on parle tout de même d'un petit belge gringalet qui par la seule force de sa motivation a réussie à s'imposer comme une star du film d'action à Hollywood...), et d'autre part cette sincérité fait plus que plaisir à voir dans notre société moderne gangrénée par un cynisme effroyable.

Et c'est d'ailleurs à cause de ce cynisme que la seule réaction "normale" à la télévision est la moquerie : l'homme est tellement sincère et tellement touchant dans sa démarche, que l'approuver ou penser qu'au fond il n'a peut-être pas tort, revient à montrer une certaine faiblesse... Bien sûr il faut mettre au "crédit" des moqueurs que Van Damme n'est pas le plus doué du monde pour la communication et qu'une certaine confusion dans l'exposition de son système de pensée amène pas mal de gens à le voir comme un idiot fini, ce qu'il n'est pas de toute évidence.  Sa maladresse à gérer sa carrière de façon correcte ne fait qu'étayer la thèse de l'idiot du village, mais lorsqu'il dit que son véritable but dans le cinéma c'est créer une oeuvre qui serait plus grande que son nom (alors que jusqu'à présent, on est bien d'accord, son nom est plus grand que son oeuvre), on se rend compte qu'il est finalement profondément intègre, à des milliers de lieue de son faux frère de cinéma, le réellement cynique Steven Seagal (et Van Damme il garde la forme là où Seagal commence sérieusement à s'empâter).

Pour finir, je ne peux que vous conseiller d'aller faire un tour sur un site de ses fan, un vrai site à l'image de l'acteur, honnête et sincère. Dans la section vidéo => reportages, vous pourrez trouver un petit reportage en deux parties intitulé "Dans la peau de Jean-Claude Van Damme", où l'acteur se révèle touchant, honnête, sincère et par dessus tout intègre, ce qui est quand même extrêmement rare de nos jours.

Alors toi aussi, documente-toi un peu, écoute le silence de ton âme, et demande-toi si Van Damme est réellement l'idiot que les médias dépeignent.

 

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