Accueil Date de création : 28/10/07 Dernière mise à jour : 11/02/09 17:42 / 34 articles publiés

Analyse séquence

The insider - analyse Bergman/Cheick  (Analyse séquence) posté le mercredi 11 février 2009 17:42

 

Aujourd'hui (enfin je dis ça, ça sonne comme si je faisais une mise à jour régulièrement...), nous allons nous intéresser à un film du très respecté Michael Mann : The Insider (aka Révélations en français). Ce qui nous intéresse ici, ce sont les scènes de dialogues (assez incroyables, il faut bien le dire), et notamment la première entre Al Pacino et le Sheikh.

 

Le générique d'introduction nous a montré un homme portant un bâillon, dans une voiture conduite (et escortée) par des gens armés qui font visiblement autorité dans les rues qu'ils traversent (on peut voir qu'ils n'ont aucun souci à conduire à toute allure dans des petites rues et que les barrages tenues par des militaires les laissent passer sans problème).

 

Jusque là, le personnage d'Al Pacino (aka Lowell Bergman, mais pour le moment nous n'en savons rien) est en position de faiblesse et tout porte à croire qu'il est tenu en otage par les gens armés.

 

Des gens le sortent de la voiture et le conduisent à l'intérieur.

Maintenant voici un plan un peu étrange.

 

Les plans précédents ont établi que la direction du « voyage » de Pacino est de la droite vers la gauche. Ici, la porte est située droite cadre, il serait donc logique que Pacino en sorte (escorté) puis se dirige vers la gauche, d'autant que le plan reste pendant quelques secondes sans rien.

Au bout de quelques secondes, on aperçoit une ombre sur le mur qui bouge et Pacino entre dans le champ par la droite...mais pas par la porte ! Le spectateur a cru un instant maîtriser ce qui allait se passer, mais il n'en est rien.

Michael Mann n'a brisé aucune « règle », il ne s'est pas amusé à détruire la compréhensibilité de la scène, mais via cette subtilité infime il parvient à établir émotionnellement le fait que Pacino ne contrôle rien : il n'est pas dans son monde, il ne maîtrise pas les règles, il n'a aucune carte en main, et lorsqu'il s'assoit en face du Sheikh, il est l'homme le plus faible du monde.

Pacino est emmené au fond du couloir à droite et il sort du champ, pour réapparaître dans un autre plan qui raccorde géographiquement avec ce qu'on vient de voir (même si nous ne faisons que le déduire).

Al Pacino est emmené et il traverse le cadre de gauche à droite...

...et il révèle en passant la présence du Sheikh, lui donnant ainsi une entrée de champ "naturelle" (ça n'est pas un effet de caméra) et qui lui donne une certaine puissance (le Sheikh est dans le cadre avant que nous le sachions, et il n'a rien à faire pour se faire voir).

Petit détail important : la majorité des plans montrant Al Pacino en voiture indiquent une direction vers la gauche. Quand il est sorti de la voiture pour entrer dans le bâtiment, c'est aussi vers la gauche, et le premier plan à l'intérieur du bâtiment le montre toujours emmené vers la gauche...jusqu'à ce qu'ils tournent à droite au fond du couloir (voir trois captures plus haut) juste avant de rencontrer le Sheikh.

Autrement dit, les directions nous informent de l'importance du Sheikh avant même que l'on ne l'ai vu, et lorsque nous le voyons pour la première fois nous n'avons absolument aucun mal à saisir l'idée que cet homme assis dans une salle poussiéreuse sur une chaise quelconque est un personnage d'une extrême importance.

 

Al Pacino est ensuite assis sur la chaise en face du Sheikh.

Pacino reste un peu perdu pendant quelques instants, il ne sait pas où il est et on sent qu'il se pose des questions. Mais cet état sera dissipé par la question du Sheikh :

"coffee ?" ceà quoi Pacino réponds "yeah, thank you", suivi du premier gros plan sur Pacino de la scène.

Ce premier gros plan nous montre deux choses : 1) Pacino regagne de sa "puissance, et 2) que cette "puissance" passe (pour le moment) par le Sheikh puisqu'il a fallut attendre sa demande pour avoir ce gros plan.

Quelques plans plus tard, arrive ceci :

le Sheikh est montré comme puissant, il contrôle la scène, il est en lumière, il est physiquement dans une bonne position (là où Pacino est un peu courbé). Au niveau du dialogue, il est en train de demander à Pacino pourquoi il devrait accorder une interview à "pro-sionist american media", et le ton utilisé dénote un certain mépris pour ce que représente Pacino.

C'est là que Pacino commence à répondre, il contre-attaque et lance la première salve. Il est calme, calculé, sa réponse est savamment argumentée et le présente comme un homme réfléchi.

Au niveau des plans, cela se traduit par un retour à la première situation :

Ce plan nous ramène au début de l'échange, ce qui indique la capacité de Pacino à repousser l'attaque du Sheikh : Pacino sait que le Sheikh a besoin de lui.

Restant sur ses gardes, le Sheikh émet ses doutes : "Perhaps you prove journalism objectivity and I see the questions first. Then I decide if I grant the interview.", mettant ainsi en péril le contrôle (relatif) que Pacino vient de regagné. Il doit donc lancer la deuxième attaque, la grande, celle qui fera trembler les murs et qu'on entendra jusqu'à la lune (au moins) : car Pacino va maintenant défendre son honneur, sa raison d'être, son intégrité, il va défendre ses qualités, celles qui vont lui permettre d'aller si loin avec le personnage de Wigand pendant le film, inutile de dire que les enjeux sont grands !

Tout commence tranquillement par un petit zoom avant assez discret sur Pacino qui commence son discours : il gagne de la force, il contrôle la caméra, le Sheikh perd de l'importance dans le cadre.

Et puis là pouf, le grand jeu : raccord dans l'axe, Pacino en gros plan ! Aucun doute à avoir, Pacino sait de quoi il parle, et ça lui tient à coeur de le dire.

Ce raccord (assez abrupt) montre même que Pacino n'est plus dirigé vers le Sheikh (il regarde vers la droite du cadre, le Sheikh est à gauche), montrant son indépendance par rapport à tout le monde (et spécialement par rapport aux forces politiques, ce qu'est le Sheikh).

Mais là, on n'a encore rien vu, car Pacino va sortir le grand jeu, le vrai, celui qui fait mal, attention... :

Boum ! Inversion d'axe ! Jusque là Pacino était à droite, le Sheikh était à gauche, et voilà que Pacino est à gauche, et le Sheikh à droite. Ce genre de chose se fait rarement (du moins volontairement), sans au moins s'assurer d'expliciter le changement d'axe. Ici rien, que dalle, le changement est direct et très abrupt. Ce n'est pas nouveau (John Ford faisait déjà ça) mais ça reste osé, et surtout ça reste efficace. Ici, l'inversion d'axe correspond à la prise de pouvoir de Pacino qui devient tout d'un coup l'égal du Sheikh, situation indispensable à la bonne réalisation de l'interview.

Cette situation d'égalité se retrouve dans les deux plans suivant :

Les deux personnages sont cadrés similairement, chacun héritant de la place en amorce et au centre du cadre. L'interview va pouvoir se dérouler.

Plus tard dans la scène, le Sheikh va partir laissant Al Pacino et son technicien (que l'on voit dans le fond du cadre trois captures plus haut) pour préparer la réalité technique de l'interview.

Plus important, Al Pacino va téléphoner, et pour ce faire il va vers la fenêtre et en tire les rideaux, de sorte qu'il téléphone devant un arrière-plan de ville ("ville" renforcée par les sons de klaxon quand il ouvre les rideaux), ce qui va avoir son importance dans le film : Pacino est un homme de la lumière, il est un homme de la vérité, et il est un homme de l'opinion public. Le combat du film va maintenant pouvoir commencer.

 

Jean-Thomas Miquelot

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Speed Racer - franchissement d'axe  (Analyse séquence) posté le mercredi 03 décembre 2008 10:22

    Ceci n'a pas pour but d'analyser l'intégralité du film mais de faire une simple remarque sur une petite tricherie utilisée par les Wachowski dans leur génialissime Speed Racer. Il est préférable d'avoir vu le film pour profiter du "truc", mais aucune révélation ne se trouve dans l'article.Note : pour avoir les photos en HD, cliquez sur les images.

    Lors d'une course en montagne, Speed sort de route et dévale la montagne.


Puis la voiture de Speed saute pour aller de l'autre côté.



Arrive alors un plan depuis le côté gauche qui montre l'atterrissage de la voiture :



Puis Speed remonte la pente, ça commence sur son visage...



Et ça continue avec son pied (esprit => corps => pied)


Pied => moteur => roue


Roue => voiture



Et de là il revient sur la route pour donner une petite leçon au concurrent qui avait provoqué sa sortie de route.

 

Si j'ai bien fait mon boulot, vous ne vous êtes rendu compte de rien : vous venez d'assister à une séquence banale (même sans notion de """"réalisme""""), servie par un découpage élégant mais finalement assez simple.

Sauf que...

Sauf que lorsque Speed a quitté la route, il a dévalé la montagne pour sauter sur le versant d'en face. Et quand il revient donner sa leçon au concurrent, il n'a pas re-sauté sur le versant d'où il venait, et il est très peu probable que le concurrent ait pu changer de versant, ne serait-ce parce qu'ils se trouvent à des altitudes élevées où les montagnes ne communiquent plus entre elles (ou tout simplement parce qu'à aucun moment les Wacho ne nous l'ont montré changer de versant).

Autrement dit, nous venons d'assister à une énorme incohérence, incohérence que pourtant personne n'a remarqué !

Ce qu'on fait les Wachowski, c'est jouer sur les directions : lorsque Speed descends, c'est vers la gauche. Lorsqu'il remonte, c'est vers la droite, ce qui donne au spectateur la sensation que Speed a dévalé et remonté le même versant (ce qui est objectivement faux). Le changement de direction a pu être opéré grâce au plan d'atterrissage de la voiture : de face, il permet de faire la transition entre la gauche et la droite. Lorsque Speed se lance sur le versant opposé, c'est vers la gauche, mais nous ne le voyons jamais monter ce versant vers la gauche (uniquement vers la droite), c'est-à-dire qu'émotionnellement nous ne l'associons pas à la gauche mais à la droite, le côté d'où vient Speed et où se trouve la route de son concurrent, ça n'est pas le versant opposé !

Par cette pirouette, les Wachowski économisent ainsi le fait soit de montrer le concurrent prendre une route qui (ô chance !) serait justement au dessus de la pente que remonte Speed, soit de montrer Speed re-sauter sur son versant d'origine tout en restant dirigé vers le haut pour remonter (ce qui l'obligerait à faire un demi-tour à 180° sur une pente pareille sans perdre sa vitesse, essayez d'imaginer la scène...). Ils réussissent à créer à l'écran quelque chose qui est impossible, mais qui par la magie du langage cinématographique finit par couler de source.

 

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Analyse 1001 pattes - pression sociale  (Analyse séquence) posté le dimanche 14 septembre 2008 19:34

Et c'est reparti ! Désolé pour ce retard, non pas que j'ai eu un calendrier chargé (l'inverse en fait) mais dès que le mot “vacance” s'active dans mon cerveau, je me transforme en une sorte de grosse larve visqueuse qui rampe pathétiquement sur le sol en direction du frigo.

Aujourd'hui, Flik est directement confronté aux gérants de la colonie, l'occasion de voir sa place un peu plus en détail.

En utilisant son invention pour faire la cueillette plus rapidement, Flik a accidentellement assommé la princesse...


P48

L'organisation spatiale ne change pas avec avant : la colonie est à l'extrême droite tandis que « le reste » se trouve à gauche (ce qui inclut ici les herbes dans lesquelles Flik fait la cueillette).

Se rendant compte de sa boulette, Flik se précipite pour aller sur les lieux de son « crime », se déplaçant logiquement vers la droite du cadre...

P48

...et raccorde avec un plan sur quelques gérants de la colonie qui regardent Flik arriver.

P49

On passe ainsi d'un plan large avec Flik seul courant vers la droite à un plan plus rapproché avec trois gérants dans le cadre regardant vers la gauche. Cette différence « évidente » créé un choc qui nous informe intuitivement de l'opposition Flik/pouvoir de la colonie, opposition qui est appuyé par les têtes des gérants (pas très content) et de l'exclamation de l'un d'eux : « Oh...it's Flik. » (« Oh...c'est Flik. »).

Notons enfin que pour bien marquer le passage d'une zone périphérique – zone de la cueillette - à la zone de la colonie – zone des gérants -, les réalisateurs ont pris bien soin de ne rien cadrer de la colonie dans le plan sur Flik (on voit des brins d'herbes que nous avons assimilé à la périphérie de la colonie), et de bien mettre les ouvriers en ligne derrière les gérants (que nous avons précédemment assimilés au lieu de vie de la colonie).

On revient rapidement sur Flik qui arrive.

P50 (1)

Ce plan sert à bien faire sentir l'arrivée de Flik dans la zone de la colonie : on retrouve ainsi les herbes de la périphérie au fond à gauche du cadre, tandis que les ouvriers en ligne et même l'entrée de la colonie se situent milieu et droite cadre, rajouté au « lieu du crime » que l'on distingue à l'avant-plan à droite (cette jointure est beaucoup plus parlante en mouvement puisque l'arrivée de Flik est marquée d'un panoramique d'accompagnement).

Une autre idée venant de ce plan est que Flik « descend de sa colline ». Comme nous l'avons vu dans l'analyse précédente, Flik est quelqu'un d'un peu étranger à la colonie, de différent. Ici, sa descente peut très bien se lire comme le passage entre son état joyeux d'inventeur (sa présentation en action est accompagnée d'une musique jazzy assez cool) et son état de fourmi « normale » qui doit faire face à ses responsabilités.
Flik continue de descendre...

P50D (2)

...en arrivant en bas, il se tourne sur sa gauche ce qui fait que la machine qu'il porte sur son dos fait un mouvement rotatif vers la droite du cadre, utilisé comme raccord mouvement pour changer de plan.
P51 (1)
P51 (2)

Ce raccord mouvement n'a pas pour unique but de nous rapprocher des personnages en vue d'une séquence de dialogues, car si vous regardez bien, que fait Flik ?

Il balaie les autres gérants de la colonie, il les sort du cadre ! (son cadre, ce sur quoi il est concentré).
Autrement dit, ce que les réalisateurs viennent de nous dire, c'est que Flik se fiche complètement de l'autorité, il n'a aucune considération pour les gérants de la colonie, la seule personne qui l'intéresse ici, c'est la personne qu'il a accidentellement blessé (parce qu'au fond, c'est un type bien).

P52
Le raccord entre les plans 51 et 52 s'effectue sur le cri de surprise que pousse Flik lorsqu'il réalise que la personne qu'il a accidentellement blessé n'est autre que la princesse Atta, c'est-à-dire l'une des plus éminentes représentante de l'autorité qu'il vient pourtant de balayer !
Et que voit-on en arrière-plan ?
Le tas d'offrande de nourriture, c'est-à-dire ce à quoi chaque ouvrier de la colonie doit contribuer (ce qui nous a été exposé dans l'introduction du film). Autrement dit, Flik redevient pendant un court moment un simple ouvrier soumis à l'autorité des gérants de la colonie.

Une autre lecture du plan (et de la grimace de Flik) est que Flik éprouve déjà de l'affection pour la princesse Atta, et que le fait de l'avoir blessé, elle, revient à s'être blessé lui-même.

P53

Le plan qui suit se fait sans réel raccord mouvement (ou en tout cas pas au même niveau que les précédents), et c'est cette diminution de l'importance du raccord qui nous intéresse ici : Flik ne contrôle plus son environnement, il ne maîtrise donc plus l'enchaînement des plans, et en étant remis à sa place de simple ouvrier, il dépend totalement des décisions des gérants (donc de la princesse Atta), d'où la (relative) imprévisibilité de la coupe qui dépend de la décision d'Atta d'agir ou non.

Mais au lieu de ramener Flik à l'ordre, de le sermonner ou le blâmer, que fait la princesse Atta ?

« What are you doing ?! » (« qu'est-ce que tu fabriques ?! »)

Et que fait Flik ?

Il reprend confiance en lui parce qu'il sait au plus profond de lui-même qu'il est « bon » à ce qu'il fait (c'est-à-dire les inventions), ce qui se traduit par une reprise de contrôle des raccords.

Le premier raccord qui suit se situe au niveau sonore, puisque Flik répète deux fois « Oh ! », une fois juste avant la coupe, et une fois juste après, assurant ainsi le « joint » entre les deux plans.

P54 (1)


A partir du raccord entre les plans 53 et 54, une nouvelle logique vient se mettre à l'oeuvre quand Flik présente ses inventions.
C'est très simple : 
raccord mouvement = Flik contrôle / pas de raccord mouvement = pression sociale des gérants

[Remarquons que le plan 54 est un plan large, montrant en quelque sorte le Flik « libéré » qui contrôle son environnement.]

Pour montrer à la princesse son invention, Flik se tourne, raccord mouvement ?

P54 (2)

Non, et pourtant c'eût été « évident », mais les réalisateurs ont prit bien soin d'attendre que le mouvement se soit arrêté pour changer de plan.

P55

Princesse Atta : « Flik, we don't have time for this ! » (« Flik, on n'a pas le temps pour ça ! »)

La princesse le rappelle à l'ordre (ce qui était induit par l'absence de raccord mouvement), mais Flik s'en formalise-t-il ?

P56

Non ! Ravi de pouvoir répondre aux objections de la princesse, Flik est plus grisé que jamais, la coupe vers le plan 56 se fait donc dans un mouvement (quand il se retourne).

Il parle, parle, parle (et donne mine de rien un grand nombre d'informations importantes concernant l'offrande), et pendant ce temps-là, d'autres gérants ne le voient pas d'un bon oeil...

P57

Inutile de préciser que la coupe se fait sans raccord mouvement...néanmoins cette coupe pose un léger problème de mise en scène : nous avons quitté un Flik positif en contrôle sans raccord mouvement, il nous est donc impossible de revenir directement le voir comme il était avant (en train de discuter avec Atta). La solution est aussi « simple » et « évidente » qu'ingénieuse : remettre Flik sous une pression sociale directe, c'est-à-dire Atta.

P58

Et comme nous l'avons vu jusque là, lorsque la pression sociale s'abat sur Flik, le plan est serré.

Mais une fois Encore, Flik ne perds pas sa motivation, et dans un raccord presque identique à celui entre les plans 55 et 56, il se « libère » de la pression sociale pour arriver au plan 59.

P59

Au passage, arrêtons-nous pour « contempler » une brillante astuce scénaristique pour présenter le côté inventeur du personnage de Flik. Jusqu'ici, nous l'avons vu avec une invention, ce qui paraît bien mince pour un personnage dont la principale caractéristique est l'inventivité. Au plan 58, la princesse Atta s'exclame « An other invention ? » (« une autre invention ? ») avec un ton tellement désespéré que l'on comprends qu'il y en a eu un certain nombre derrière. Mais cette information n'est passé que par un dialogue, ce qui est très (trop !) faible pour LE point-clé du personnage.
Alors qu'on fait les scénaristes ? C'est très simple, ils ont juste fait suivre la réplique d'Atta sur ses inventions, par la construction d'une nouvelle invention (le télescope).
A partir de là, nous n'avons aucun problème à sentir le personnage comme profondément inventif, quand bien même nous ne l'avons vu qu'avec deux inventions...


Mais revenons à nos moutons (oui je sais, c'est des fourmis, oh oh oh, on peut continuer ? merci).

Flik entre dans sa phase de contrôle la plus élevée lorsqu'il construit son télescope, puisqu'il va cette fois-ci changer de zone.

P60

Il commence par sortir de champ à droite du cadre du plan 59 pour entrer immédiatement par gauche cadre dans le plan 60, puis ressort à gauche du cadre du plan 60, rentrant immédiatement dans cadre du plan 61 par la droite.

P61

Mais attention ! Le plan 61 n'est pas au même endroit que le plan 59, puisqu'il se situe avec les deux gérants grincheux qui avaient déjà jeté un regard désapprobateur plus tôt dans la scène.

Autrement dit, il s'agit d'une réapparition de la pression sociale, Flik ne contrôle donc plus le cadre. Il sort par la gauche du cadre, mais le plan de change pas immédiatement.

P62 (1)

Il faut donc attendre quelques micro-secondes avant de voir le changement de plan, mais quand changement de plan il y a, nous avons tout de même droit à une demie entrée de champ (il est déjà présent dans le cadre, mais avance quand même au début du plan). Autrement dit, ce que les réalisateurs nous ont fait sentir, c'est que Flik passe « au dessus » de la pression sociale tellement il est pris par sa passion.

Mais ça n'est pas finit ! Car dès lors, deux « infractions » vont se produire.
D'abord, une fois que Flik montre son oeuvre finie, nous avons un plan d'autres gérants en train de regarder.

P62 (2)
P63

Ainsi, nous voyons le regard d'autres gérants sans raccord mouvement, en plan large (jusqu'ici c'était des plans serrés), et...positifs. Ce plan sur la reine âgée (qui avec l'âge a dépassé le concept d' « ennemi ») et la petite Dot (trop jeune pour être corrompue par la pression sociale) nous montre que certaines personnes sages (à leur manière) peuvent voir le bien chez d'autres personnes, indépendamment des considérations de correct/pas correct ou même d'utilité.

La deuxième infraction, c'est lorsque Flik lui-même « provoque » un plan beaucoup plus serré (jusqu'ici associé au désaccord et à la pression sociale), ici la vue subjective de lui en train de regarder Atta à travers le télescope.

P65

Ce que ces deux infractions veulent dire, c'est que Flik a progressivement réussi à « contrôler » son environnement de façon tellement profonde qu'il peut transformer ce qui était alors négatif (absence de raccord mouvement, plan serré, regard des gérants) en quelque chose de positif.

Cet aspect de concilier les extrêmes se retrouve dans un autre point que j'ai volontairement passé sous silence jusqu'ici, et que vous avez peut-être deviné.

Depuis le début de la présentation des inventions de Flik, le dialogue entre Atta et Flik se faisait très simplement :
Flik : plan large
Atta : plan serré
Flik : plan large
Atta : plan serré
etc.

Et pendant que nous pensions en terme d'opposition pure et simple, de légères modifications de cadre ont été faites. Jugez plutôt :
P55
P57

Et de l'autre côté :
P54
P60

Vous ne remarquez rien ? Les plans conduits par Atta, à l'origine rapprochés, s'élargissent progressivement, tandis que les plans conduits par Flik, à l'origine larges, se rapprochent, tout ça pour arriver à ce plan :

P62B

Ce plan donc, qui est le parfait juste milieu entre les plans rapprochés d'Atta et les plans larges de Flik, nous faisant sentir la réussite de Flik pour concilier les extrêmes (ici : faire des choses mal vues par la colonie pour au final lui être utile), ce qui est l'un des buts des héros.

Mais seulement voilà, Flik a beau être doué, il a beau réussi à montrer que son télescope marche et la reine et la petite princesse ont beau avoir souri, la pression sociale est tellement forte, l'aveuglement tellement immense, qu'il n'aboutit à rien d'autre que le rejet total de Flik.

P66

Ainsi les deux gérants grincheux viennent se mettre entre Flik et Atta, soit l'enjeu majeur de la séquence (Flik venant se faire pardonné de l'accident).

Il est important de noter que l'arrivée des deux gérants coïncide avec une flatterie de Flik : « Hello princess ! My...! Ain't you looking lovely this morning ! Not of course you would need a telescope to see that... » (« Bonjour princesse, vous êtes vraiment belle ce matin ! Même si évidemment on n'a pas besoin de télescope pour voir ça... »).
La flatterie de Flik peut se voir (et être perçue par les autres gérants) comme une tentative de sa part pour sortir de sa condition d'ouvrier (il flatte la deuxième personne la plus importante de la colonie), et l'intervention des gérants peut très bien être le rappel à l'ordre d'une société dictée par des règles qui dépassent les individus eux-mêmes (les gérants ne font que respecter le code social, ni la princesse, ni la reine n'ont exprimé de vive désapprobation envers Flik).

Toute la scène a été construit selon un prince d'alternance positif/négatif allant en grandissant, Flik allant toujours plus loin dans la démonstration de son invention, tandis que la pression sociale (c'est-à-dire son ennemie jurée) augmente encore et encore jusqu'à atteindre les cimes de la mauvaise foi (les gérants grincheux refusent d'écouter Flik, ils ne se basent que sur des principes peu adaptés à la situation).

P68

Flik a tout donné mais est malgré tout sommé de partir, il n'a plus d'autre solution que d'obéir...

P70

...et il repart dans les herbes d'où il venait. Retour à la case départ, Flik est rejeté...par tout le monde ? Non, mais ça, c'est pour la prochaine fois...

A suivre...

Jean-Thomas Miquelot 

 

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Analyse 1001 pattes - la présentation de Flik  (Analyse séquence) posté le lundi 19 mai 2008 09:49

Pour beaucoup, la compréhension immédiate de chaque élément d'un film est une preuve de simplisme digne d'un enfant qui aime bien dessiner des bonshommes ronds ou carrés selon qu'ils sont gentils ou méchants.

Pour d'autres, c'est simplement du cinéma.


La dernière fois, nous avons vu comment la hiérarchie de la colonie était présentée : la colonie est vers la droite, et plus on est à droite plus on est hiérarchiquement haut placé.

Aujourd'hui, passons à la présentation de notre ami Flik, héros de cette histoire.


Pendant la conversation entre la Reine, Atta et Dot, un épis de je ne sais quoi tombe sur la princesse Atta, ce qui donne lieu au plan 38...

P38

...plan dans lequel Atta, écrasée au sol à droite, est rejointe par quatre autre fourmis qui forcément se dirigent toutes vers la droite du cadre, pendant que la Reine et Dot, encore plus à droite, regardent vers la gauche.

Outre son intérêt dans le montage que nous allons voir rapidement, ce plan montre une princesse Atta « assistée » (tout le monde se précipite vers elle au moindre pépin), assistée par tout le monde sauf...par la Reine, qui dans sa sagesse éternelle (et ses rhumatismes probables) sait que ce n'est pas en dorlotant Atta qu'elle deviendra une vraie (et bonne) reine.


Dans le montage, ce plan est immédiatement suivi par le plan d'introduction de Flik.

P39A


P39D

P39F

P39G


La première chose que l'on voit de Flik est son invention qui entre dans le champ par la droite. La caméra descend ensuite pour filmer la scie de son système, puis travelling vers la droite pour commencer de voir Flik, et on remonte pour montrer Flik, mais portant un masque donc pas encore totalement dévoilé.

Deux idées sont ici à retenir.

La première, c'est que Flik tourne littéralement le dos à la colonie puisqu'il est dirigé vers la gauche (la colonie est, nous l'avons vu, vers la droite). A la fin du plan 39, Flik est d'ailleurs complètement cadré bord cadre gauche, cadre peu équilibré et recommandé, et par conséquent forcément soigneusement choisi (la règle générale de composition étant de laisser un minimum d'espace libre devant le regard des gens). De plus, en le cadrant à gauche, cela permet d'avoir son invention en plein cadre...à droite, autrement dit : les inventions de Flik sont ce qui l'empêche – pour le moment – d'être parfaitement intégré à la colonie.

La deuxième idée, c'est que Flik est fort avec ses inventions (entrée de champ de sa tête par le haut, musique jazzy un peu cool, beaucoup de mouvement à l'écran, c'est la caméra qui vient chercher Flik et pas l'inverse), autrement dit : Flik est quelqu'un qui tire sa force (ou peut tirer sa force) de ses inventions. Le fait qu'il porte un masque cachant son visage (et donc sa personnalité) renforce cette idée de quelqu'un qui tire sa puissance de son intelligence (plutôt que de sa personnalité donc).


Les quelques plans suivants continuent d'appuyer l'idée de puissance de Flik.

P40

Plan large montrant Flik en position de force face à son environnement (l'épis sur sa machine créé une ligne horizontale en opposition aux lignes verticales des autres brindilles), le fait qu'il suis un plan plus serré met en avant l'énergie que dégage Flik. (notons aussi qu'une brindille d'herbe ferme le cadre à gauche pour renforcer l'idée que la colonie est un espace fermé sur lui-même)


P41A

P42A


P42B

P43A


L'enchaînement des plans 41, 42 et 43 montre Flik comme extrêmement efficace et parfaitement en phase avec sa machine. Ainsi la séparation des plans 41 et 43 (action de Flik) avec le plan 42 (action de la machine) montre Flik comme parfaitement à l'aise avec ce qu'il fait (il travaille quasiment en aveugle puisqu'il ne peut pas voir ce qui se passe directement derrière lui). Ensuite, son masque n'est pas cadré (à l'exception d'un bout pour le plan 41, probablement pour des raisons de compréhensions), ce qui lui donne un air sûr de lui et efficace. Enfin, le plan 42 est un plan lui-même “clair et efficace” (les grains sont enlevés de l'épis, les grains tombent => pano vers le bas, les grains tombent dans un récipient prévu à cet effet) qui montre toute l'efficacité de la machine.


Un détail à noter qui isole encore plus Flik de la colonie est son environnement, à savoir l'herbe. En effet, l'herbe est présentée au début comme le lieu de récolte, sans parole, « sauvage », reculé, et par une mise en scène souple et efficace (voir la première partie de l'analyse) on arrive de manière assez fluide à la colonie où les fourmis commencent enfin à parler (civilisation). Lorsque la Reine et Atta parlent, des enfants sortent du sol, ce qui nous donne la sensation qu'un monde existe sous la terre.


P31A

La suite logique serait donc d'aller présenter la colonie sous la terre, non ? Non ! Puisque cette empêcheur de tourner en rond qu'est Flik vient faire son intéressant en nous faisant revenir à l'herbe, comme s'il disait « ah non non, votre méthode de récolte n'est pas la bonne, revenez ! » alors que les autres fourmis semblent ne même pas connaître la notion de remise en question.


L'un des éléments qui sert à construire le personnage de Flik est le masque de protection qu'il porte, et dont nous pouvons résumer son utilisation très simplement : masque porté = Flik efficace, ingénieux ; masque pas porté = Flik le faiseur de trouble qui a du mal à s'intégrer dans la colonie.

Ainsi au début, Flik l'efficace et ingénieux porte un masque, il est fort, cool et dégage une certaine puissance.

P39G


Mais dès qu'il entend les autres de la colonie crier parce-que les épis qu'il jette tombent sur la princesse Atta, c'est-à-dire dès qu'il est rappelé à l'ordre par la colonie, que fait-il ?

P46F

Bingo, il enlève son masque qui nous révèle un Flik plus faible, moins sûr de lui, le Flik gaffeur emprisonné par la pression sociale exercée par la colonie qui, ne sachant pas reconnaître le génie (ou au moins l'ingéniosité) de ses inventions continue de ne le considérer que comme une espèce d'adolescent attardé qui gaspille son temps pour des bêtises (je vous laisse penser par vous-même quelle métaphore sur le rapport à la fiction se cache derrière ça).

 

P47B

D'ailleurs dans le plan qui suit (47 donc), les réalisateurs ont prit bien soin de soigneusement cadrer des brindilles d'herbe à gauche et à droite du cadre, donnant ainsi l'impression de regarder à travers les yeux d'un enfant un peu honteux caché dans un buisson. Ces deux brindilles servent aussi à signifier l'autorité de la colonie sur Flik pour accentuer le côté « rappel à l'ordre » de la situation (notez aussi que ce plan montre les gérants mais aussi les ouvriers, donnant l'idée que c'est bien toute la colonie qui reprend Flik et pas seulement les gérants).

P48A

Retour à Flik avec un plan large : cette fois Flik n'est plus en force avec la nature, il n'y a plus de brindille pour créer une ligne horizontale et le cadrage de profil (fort) laisse place à un cadrage de ¾ (plus faible).


A partir de là, Flik va entrer directement en contact avec les gérants de la colonie, mais ça, ça sera pour la prochaine fois.


A suivre...

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Analyse 1001 pattes - la présentation de la colonie  (Analyse séquence) posté le mardi 25 mars 2008 09:07

J'avais commencé par envisager de faire une analyse de 1001 pattes « simple » et en un seul bloc, analyse qui se serait centrée sur quelque points précis du film et qui m'aurait permis de remettre ma machine neuronale en marche en vue – éventuellement - de continuer sur Die Hard (dont la suite de l'analyse devrait arriver lorsque Mars sera aligné avec Jupiter, mais c'est pas sûr). Mais comme les choses sont bien faites (enfin sauf si ce que vous attendez c'est Die Hard), il s'est trouvé que 1001 pattes est un film tellement bien que j'ai trop de choses à dire dessus. Incapable que je suis d'organiser tout ça pour un seul texte lisible – pardonnez mon incompétence – je me suis dis qu'une nouvelle série d'analyses venaient juste de commencer sur ce modeste blog. En avant donc pour du 1001 pattes, et aujourd'hui : la présentation de la colonie et de ses habitants.

 

Note : il est bien entendu indispensable d'avoir vu le film pour lire l'analyse (et indispensable tout court d'ailleurs).

Note 2 : le retour : ces incapables de Pixar ayant décidé de faire un film sur des fourmis, et en conséquence de souvent ne leur accorder qu'une place minime dans le cadre, j'ai parfois dû entourer à l'image la partie qui nous intéresse pour des raisons de lisibilité. D'avance je m'excuse pour cette gêne esthétique et espère que vous ne me brûlerez pas vif, du moins pas avant que j'ai fini.


Présentation de la colonie

Toute la première partie du film est consacrée à la présentation de la colonie et de ses habitants, son mode de fonctionnement et sa hiérarchie. Voyons comment cela nous est exposé :

P1O

Un ouvrier fourmi entre dans le champ par le bas en grimpant sur la plante...

P1Q

...puis il enlève la graine pour la lancer à des fourmis qui l'attendent au sol (hors-champ pour l'instant)...

P1S

...avant de continuer de grimper et de sortir du champ par le haut, exactement au même moment que la mise au point change pour se faire sur le deuxième niveau de profondeur de champ où l'on peut apercevoir de nombreuses fourmis grimper à leur tours sur les plantes et faire la même action que le premier ouvrier.


Cette première introduction au monde des fourmis nous a déjà appris une chose : seule, une fourmi ouvrière n'est rien (elle entre dans le champ par le bas, signe d'infériorité), et elle ne peut s'élever qu'à condition de compter sur les autres (le changement de mise au point montre ici un travail de groupe, ce qui permet à la première fourmis de sortir du champ par le haut, d'être plus forte).

P2C

Les ouvriers au sol attrapent les récoltes que leurs lancent les ouvriers cueilleurs. Ils se dirigent vers la droite.


P4G


P5A

La direction des fourmis aux plans 4 et 5 est incontestablement la droite, que ce soit pour aller déposer leur récolte ou pour repartir.

P6A

Ici encore, les fourmis se dirigent vers la droite du cadre. Notons la direction en diagonale qui, couplée à la direction vers la droite, forme la direction la plus facile dans un plan (nous sommes habitués à lire de gauche et à droite, et notre vision de la pesanteur nous fait penser que les choses tombent plutôt que s'élèvent).

P11C

P12B

Enfin, tous les plans mettant en scène les ouvriers les montrent dirigés et/ou se dirigeant vers la droite du cadre.

La direction vers la droite permet de clarifier les choses d'un point de vue géographique : à chaque fois que des personnages du film se dirigent vers la droite (du moins lorsqu'ils se trouvent dans une aire de voyage), c'est qu'ils vont vers la colonie, et inversement.

La droite est également la « bonne direction » de la colonie pour les ouvriers.


P14B

P14C

Alors que toute les fourmis ouvrières sont bloqués par une horrible feuille tombée pile poile sur leur chemin et que tout espoir semblait perdu, viennent à leur secours deux gaillards chevaliers. Bon en réalité il s'agit des deux premiers membres des gérants de la colonie que l'on voit. Ils entrent dans le champ par le haut, symbole de puissance et d'autorité.

Leur autorité étant établie, cela laisse libre cours aux réal' pour s'en servir afin de continuer d'installer les bases de la mise en scène du film.

P16C

P17A

P18C

Car où se place logiquement l' « autorité » pour parler aux ouvriers ? A droite, dirigée vers la gauche. Ainsi dans ces quelque plans, les réalisateurs ont donnés à cette place particulière la fonction « tête de la colonie », fonction que l'on retrouvera tout au long du film.

Mais que va-t-il donc bien se passer si cette autorité-là était confrontée à l' « autorité suprême » ? Si les réalisateurs se contentaient de passer directement à la Reine, en laissant cette « autorité mineure » à sa place dans le cadre, cela ne diminuerait-il pas l'autorité de la Reine ?

Donc, astuce scénaristique et mise en scénique :

P21A

L' « autorité mineure » laisse passer les ouvriers, se retrouvant donc...à gauche regardant à droite.

P21B

P22B

De cette façon, le côté mineur de cette « autorité » est parfaitement intégré par le spectateur qui verra désormais en eux des sortes de contremaîtres de la colonie, des gérants à la tâche administrative et logistique (le personnage de gauche est professeur et le personnage de droite docteur).

Maintenant que les autorités mineures sont présentées, passons aux autorités majeures...

P25A

P25D

P25F

P26


Le dialogue entre le professeur et le docteur qui clôt le plan 22 nous informe déjà de la nature des personnages dont la présentation suit (« oh yeah, Princess Atta, the poor dear... »), ce qui évite d'être trop lourd lors de leur présentation directe.

D'abord, la nature royale de ces deux personnages est donnée par le cadre lui-même, fermé en haut par la pierre et en bas par le sol. Cette fermeture du cadre symbolise la nature ferme de ces deux personnages (ou plutôt de la fonction de ces deux personnages). Ce cadre est renforcé par la présence de deux fourmis « ombrageuses » postées de part et d'autre du cadre (en outre, leur simple présence suffit à faire comprendre qu'il s'agit de personnages importants).

Ensuite, leur nature transparaît dans leur position géographique. Lorsqu'au plan 25F la princesse Atta désigne le « gap in the line » (« trou dans la queue »), la direction vers laquelle elle regarde et le fait que le contre-champ soit en plongée (P26), nous indique qu'elles se trouvent sur un endroit légèrement en hauteur par rapport au reste, leur donnant ainsi une place leader.

Enfin, le rapport entre ces deux personnages et leur nature plus personnelle est donné par leur position. Ainsi la princesse Atta, au premier plan, extrêmement nerveuse, est celle qui s'occupe de la situation en premier lieu, tandis que derrière (dans l'ombre...) la Reine veille à ce que tout se passe bien.


S'il n'y avait qu'une « règle » à retenir pour les directions concernant l'autorité de la colonie, c'est que ce sont toujours les plus puissants qui sont cadrés à droite regardant vers la gauche, disons...comme s'ils n'avaient pas le droit de regarder vers la gauche quelqu'un de plus puissant qu'eux ou vers la droite quelqu'un de moins puissant.

Ce principe de base est très utile pour comprendre le fonctionnement de certaines conversation, prenons un exemple avec celle comprenant la Reine, la princesse Atta et Dot (la petite soeur d'Atta qui n'est pas encore princesse).

P32F

P33B

Lorsque Dot tente péniblement de voler, elle se fait reprendre par sa mère (la Reine) qui lui fait la leçon (« What did I tell you about trying to fly ? »).

Si l'on prend le principe des directions comme grille de lecture, la hiérarchie est parfaitement respectée : la Reine toute à droite, à sa gauche la Princesse Atta, et les deux regardent vers la gauche la petite Dot.

Néanmoins cette hiérarchie semble changer lorsque Dot reprend du poil de la bête et remet en cause sa soeur (« It's not my fault if she's so stressed out ! »).

P35B

P35D

P36E

P37A

Ainsi Dot se déplace vers la droite (vers la Reine), ce qui permet d'avoir l'enchaînement des plans 36 et 37, où une nouvelle hiérarchie semble prendre forme.

Mais il ne s'agit pas tellement d'un jeu de pouvoir en tant que telle, mais plutôt d'une manière de renforcer le fait qu'Atta soit assez mal à l'aise avec ses nouvelles responsabilités. Ainsi lorsqu'elle se met à gronder Dot, on sent que c'est pour essayer de se donner l'autorité qu'elle a du mal à trouver en elle. Cette « intervention » lui vaudra une remarque désagréable de Dot (« You're not the queen yet, A-T-T-A ! ») qui, dans une certaine mesure, remet en cause son autorité.

Le champ/contre-champ que permet le déplacement de Dot illustre parfaitement l'idée qui sera plus tard exprimé clairement par Atta (« Nobody believes I can do this job – Personne ne croit que je peux être reine » lors d'une entrevue avec Flik vers 44min24sec), c'est-à-dire qu'elle a le sentiment que personne ne croit en elle. Le plan 37 la montre isolée au milieu du cadre au premier plan tandis qu'à l'arrière-plan passent les ouvriers avec la nourriture, c'est donc une certaine idée du pouvoir qui est représentée ici, une Atta qui devrait être puissante, qui devrait regarder vers la gauche...mais qui regarde vers la droite, tandis que les « autres » (symbolisés par Dot et la Reine) la regardent vers la gauche (si elles lui faisaient confiance, elles devraient la regarder vers la droite).


Maintenant que la présentation de la colonie est faite, c'est au tour de Flik d'arriver. Mais ça, c'est pour la prochaine fois.


A suivre...

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