J'avais commencé par
envisager de faire une analyse de 1001 pattes
« simple » et en un seul bloc, analyse qui se
serait centrée sur quelque points précis du film et
qui m'aurait permis de remettre ma machine neuronale en marche en
vue – éventuellement - de continuer sur Die Hard (dont
la suite de l'analyse devrait arriver lorsque Mars sera
aligné avec Jupiter, mais c'est pas sûr). Mais comme
les choses sont bien faites (enfin sauf si ce que vous attendez
c'est Die Hard), il s'est trouvé que 1001 pattes est un film
tellement bien que j'ai trop de choses à dire dessus.
Incapable que je suis d'organiser tout ça pour un seul texte
lisible – pardonnez mon incompétence – je me
suis dis qu'une nouvelle série d'analyses venaient juste de
commencer sur ce modeste blog. En avant donc pour du 1001 pattes,
et aujourd'hui : la présentation de la colonie et de ses
habitants.
Note : il est bien entendu indispensable
d'avoir vu le film pour lire l'analyse (et indispensable tout court
d'ailleurs).
Note 2 : le retour
: ces incapables de Pixar
ayant décidé de faire un film sur des fourmis, et en
conséquence de souvent ne leur accorder qu'une place minime
dans le cadre, j'ai parfois dû entourer à l'image la
partie qui nous intéresse pour des raisons de
lisibilité. D'avance je m'excuse pour cette gêne
esthétique et espère que vous ne me brûlerez
pas vif, du moins pas avant que j'ai fini.
Présentation de la
colonie
Toute la première partie du film est
consacrée à la présentation de la colonie et
de ses habitants, son mode de fonctionnement et sa
hiérarchie. Voyons comment cela nous est exposé
:
P1O
Un ouvrier fourmi entre dans le champ par le bas en
grimpant sur la plante...
P1Q
...puis il enlève la graine pour la lancer
à des fourmis qui l'attendent au sol (hors-champ pour
l'instant)...
P1S
...avant de continuer de grimper et de sortir du
champ par le haut, exactement au même moment que la mise au
point change pour se faire sur le deuxième niveau de
profondeur de champ où l'on peut apercevoir de nombreuses
fourmis grimper à leur tours sur les plantes et faire la
même action que le premier ouvrier.
Cette première introduction au monde des
fourmis nous a déjà appris une chose : seule, une
fourmi ouvrière n'est rien (elle entre dans le champ par le
bas, signe d'infériorité), et elle ne peut
s'élever qu'à condition de compter sur les autres (le
changement de mise au point montre ici un travail de groupe, ce qui
permet à la première fourmis de sortir du champ par
le haut, d'être plus forte).
P2C
Les ouvriers au sol attrapent les récoltes
que leurs lancent les ouvriers cueilleurs. Ils se dirigent vers la
droite.
P4G
P5A
La direction des fourmis aux plans 4 et 5 est
incontestablement la droite, que ce soit pour aller déposer
leur récolte ou pour repartir.
P6A
Ici encore, les fourmis se dirigent vers la droite
du cadre. Notons la direction en diagonale qui, couplée
à la direction vers la droite, forme la direction la plus
facile dans un plan (nous sommes habitués à lire de
gauche et à droite, et notre vision de la pesanteur nous
fait penser que les choses tombent plutôt que
s'élèvent).
P11C
P12B
Enfin, tous les plans mettant en scène les
ouvriers les montrent dirigés et/ou se dirigeant vers la
droite du cadre.
La direction vers la droite permet de clarifier les
choses d'un point de vue géographique : à chaque fois
que des personnages du film se dirigent vers la droite (du moins
lorsqu'ils se trouvent dans une aire de voyage), c'est qu'ils vont
vers la colonie, et inversement.
La droite est également la « bonne
direction » de la colonie pour les ouvriers.
P14B
P14C
Alors que toute les fourmis ouvrières sont
bloqués par une horrible feuille tombée pile poile
sur leur chemin et que tout espoir semblait perdu, viennent
à leur secours deux gaillards chevaliers. Bon en
réalité il s'agit des deux premiers membres des
gérants de la colonie que l'on voit. Ils entrent dans le
champ par le haut, symbole de puissance et
d'autorité.
Leur autorité étant établie,
cela laisse libre cours aux réal' pour s'en servir afin de
continuer d'installer les bases de la mise en scène du
film.
P16C
P17A
P18C
Car où se place logiquement
l' « autorité » pour parler aux
ouvriers ? A droite, dirigée vers la gauche. Ainsi dans ces
quelque plans, les réalisateurs ont donnés à
cette place particulière la fonction « tête
de la colonie », fonction que l'on retrouvera tout au
long du film.
Mais que va-t-il donc bien se passer si cette
autorité-là était confrontée à
l' « autorité suprême » ?
Si les réalisateurs se contentaient de passer directement
à la Reine, en laissant cette « autorité
mineure » à sa place dans le cadre, cela ne
diminuerait-il pas l'autorité de la Reine ?
Donc, astuce scénaristique et mise en
scénique :
P21A
L' « autorité
mineure » laisse passer les ouvriers, se retrouvant
donc...à gauche regardant à droite.
P21B
P22B
De cette façon, le côté mineur
de cette « autorité » est parfaitement
intégré par le spectateur qui verra désormais
en eux des sortes de contremaîtres de la colonie, des
gérants à la tâche administrative et logistique
(le personnage de gauche est professeur et le personnage de droite
docteur).
Maintenant que les autorités mineures sont
présentées, passons aux autorités
majeures...
P25A
P25D
P25F
P26
Le dialogue entre le professeur et le docteur qui
clôt le plan 22 nous informe déjà de la nature
des personnages dont la présentation suit
(« oh yeah, Princess Atta, the poor
dear... »), ce qui évite d'être trop
lourd lors de leur présentation directe.
D'abord, la nature royale de ces deux personnages
est donnée par le cadre lui-même, fermé en haut
par la pierre et en bas par le sol. Cette fermeture du cadre
symbolise la nature ferme de ces deux personnages (ou plutôt
de la fonction de ces deux personnages). Ce cadre est
renforcé par la présence de deux fourmis
« ombrageuses » postées de part et
d'autre du cadre (en outre, leur simple présence suffit
à faire comprendre qu'il s'agit de personnages
importants).
Ensuite, leur nature transparaît dans leur
position géographique. Lorsqu'au plan 25F la princesse Atta
désigne le « gap in the
line » (« trou dans la
queue »), la direction vers laquelle elle regarde et le
fait que le contre-champ soit en plongée (P26), nous indique
qu'elles se trouvent sur un endroit légèrement en
hauteur par rapport au reste, leur donnant ainsi une place
leader.
Enfin, le rapport entre ces deux personnages et leur
nature plus personnelle est donné par leur position. Ainsi
la princesse Atta, au premier plan, extrêmement nerveuse, est
celle qui s'occupe de la situation en premier lieu, tandis que
derrière (dans l'ombre...) la Reine veille à ce que
tout se passe bien.
S'il n'y avait qu'une
« règle » à retenir pour les
directions concernant l'autorité de la colonie, c'est que ce
sont toujours les plus puissants qui sont cadrés à
droite regardant vers la gauche, disons...comme s'ils n'avaient pas
le droit de regarder vers la gauche quelqu'un de plus puissant
qu'eux ou vers la droite quelqu'un de moins puissant.
Ce principe de base est très utile pour
comprendre le fonctionnement de certaines conversation, prenons un
exemple avec celle comprenant la Reine, la princesse Atta et Dot
(la petite soeur d'Atta qui n'est pas encore princesse).
P32F
P33B
Lorsque Dot tente péniblement de voler, elle
se fait reprendre par sa mère (la Reine) qui lui fait la
leçon (« What did I tell you about trying to
fly ? »).
Si l'on prend le principe des directions comme
grille de lecture, la hiérarchie est parfaitement
respectée : la Reine toute à droite, à sa
gauche la Princesse Atta, et les deux regardent vers la gauche la
petite Dot.
Néanmoins cette hiérarchie semble
changer lorsque Dot reprend du poil de la bête et remet en
cause sa soeur (« It's not my fault if she's so
stressed out ! »).
P35B
P35D
P36E
P37A
Ainsi Dot se déplace vers la droite (vers la
Reine), ce qui permet d'avoir l'enchaînement des plans 36 et
37, où une nouvelle hiérarchie semble prendre
forme.
Mais il ne s'agit pas tellement d'un jeu de pouvoir
en tant que telle, mais plutôt d'une manière de
renforcer le fait qu'Atta soit assez mal à l'aise avec ses
nouvelles responsabilités. Ainsi lorsqu'elle se met à
gronder Dot, on sent que c'est pour essayer de se donner
l'autorité qu'elle a du mal à trouver en elle. Cette
« intervention » lui vaudra une remarque
désagréable de Dot (« You're not the
queen yet, A-T-T-A ! ») qui, dans une certaine
mesure, remet en cause son autorité.
Le champ/contre-champ que permet le
déplacement de Dot illustre parfaitement l'idée qui
sera plus tard exprimé clairement par Atta
(« Nobody believes I can do this job –
Personne ne croit que je peux être reine »
lors d'une entrevue avec Flik vers 44min24sec), c'est-à-dire
qu'elle a le sentiment que personne ne croit en elle. Le plan 37 la
montre isolée au milieu du cadre au premier plan tandis
qu'à l'arrière-plan passent les ouvriers avec la
nourriture, c'est donc une certaine idée du pouvoir qui est
représentée ici, une Atta qui devrait
être puissante, qui devrait regarder vers la
gauche...mais qui regarde vers la droite, tandis que les
« autres » (symbolisés par Dot et la
Reine) la regardent vers la gauche (si elles lui faisaient
confiance, elles devraient la regarder vers la droite).
Maintenant que la présentation de la colonie
est faite, c'est au tour de Flik d'arriver. Mais ça, c'est
pour la prochaine fois.
A suivre...