Il y a quelque temps encore, alors que je me promenais l'âme innocente sur des forums cinéma dont je tairais le nom, j'ai relu un post parlant d'une idée vieille comme le monde (enfin, presque) comme quoi il ne faut pas dramatiser la Shoah et que La liste de Schindler était de fait profondément amoral.
Cette idée je l'avais aussi entendue il y a quelques années au lycée lors de l'entretien avec deux professeurs pendant l'épreuve des TPE, TPE que j'avais choisi de centrer sur Spielberg et la seconde guerre mondiale, et donc parlant en partie de La liste de Schindler. L'entretien commence et l'idée ne tarde pas à venir de la part du professeur de cinéma : est-ce que vous croyez que l'on peut filmer le génocide juif ? Immédiatement suivi par une intervention du professeur d'histoire qui vantait les mérites d'Amen de Costa-Gavras qui ne filmait le génocide que de très loin (mode de pensée visiblement un peu répandu puisque récemment, à propos de L'ennemi intime, un critique d'Europe 1 invité au Cercle vantait les mérites d'un film qui - comme Amen filmait son génocide - avait le bon goût de filmer la guerre d'Algérie depuis le point de vue des civils restés à l'arrière).

A l'époque de l'entretien j'avais été incapable de répondre et il m'a fallut du temps avant de réaliser une chose toute simple : Spielberg avait fait un film de cinéma. C'est-à-dire qu'en dramatisant la Shoah, Spielberg l'avait rendu humaine, palpable, crédible, et qu'en utilisant des procédés purement cinématographiques (qu'ils soient de narration, de mise en scène ou autre), Spielberg avait fait une oeuvre suffisament forte pour qu'elle parvienne à ancrer au plus profondément du spectateur le dégoût ultime du génocide. Il n'a pas utilisé la force naturelle de la Shoah pour faire un "bon film", il a fait un grand film qui a donné plus de force à la Shoah. Spielberg est un cinéaste généreux dans tous les sens du terme, et plus qu'un hommage, sa Liste de Schindler est une bombe émotionnelle, et qui nous donne à sentir au plus profond de nous-même la cruauté sans limite et l'inhumanité totale du génocide, ce qui est bien plus efficace que tous les "le génocide c'est le mal" du monde.

Concernant la "dramatisation de la Shoah", elle est (à mon sens) clairement indispensable, car elle la rend plus proche de nous, plus naturelle...et donc plus à même de potentiellement revenir un jour ou l'autre. A force de regarder les "grandes catastrophes" de loin, on va finir par les transformer en mythes, en histoires improbables gravées dans la légende et qui n'appartiennent qu'au passé...vous en voulez vraiment vous d'un Hitler ou d'un Himmler icônisés à mort au point qu'on se demande s'ils leur prenaient l'envie d'aller aux chiottes ? Le traitement d'Amon Goeth dans le film de Spielberg est à ce titre exemplaire : montré comme un être souvent ridicule et même mal dans sa peau, il nous fait prendre conscience que la connerie absolue ne se cache pas forcément sous un costume parfait et des textes à la puissance d'évocation immédiate (et que même les incarnations moderne du mal absolu peuvent avoir du bide, c'est encore un coup à nous pousser à faire du sport ça).

L'autre point épineux de La liste de Schindler, c'est le fait que sur la mort de plus de 6 millions de personnes, le film s'attarde précisément sur les 1100 et quelque qui survivent. Théoriquement l'idée est "moralement répréhensible" : comment en effet cautionner un film qui prétend parler de l'un des plus grands mal du XXème siècle alors qu'il ne s'attarde que sur l'exception ? En fait il faut se placer d'un point de vu émotionel pour comprendre la démarche de Spielberg. En filmant l'exception, Spielberg filme le "bien absolu" qui contrebalance le "mal absolu", un "mal absolu" qui, s'il avait été filmé sans aucun changement de ton pendant trois heures, n'aurait plus eu aucun impact sur le spectateur qui serait sorti du film complètement lessivé. Ici - et c'est un procédé purement narratif - filmer l'exception au milieu du chaos permet à Spielberg et à son scénariste (le brillant Steven Zaillan) d'alterner entre moments sombres et d'autres plus..."joyeux".
Mais la vraie raison qui donne toute sa légitimité au film, c'est que Spielberg, quand bien même il filme le passé avec une (relative) frontalité, est avant tout tourné vers l'avenir, avenir qu'il envisage plein d'espoir pour l'être humain (Spielberg est avant tout un humaniste qui croit profondément en l'homme, ce qui lui permet d'ailleurs d'en explorer les côtés les plus sombres). Spielberg ne fait pas seulement un film "sur la Shoah", il fait aussi (et surtout) un film sur la Shoah destiné à être VU par des GENS, gens qui en voyant l'espoir donné par l'exception du film (qui nous montre que même au sein de l'horreur peut naître le bien) n'auront pas exactement envie de rentrer chez eux en criant sur tout le monde parce-que "c'est à cause de gens comme toi que le génocide a pu se faire", mais plutôt d'aspirer à la paix et au respect desquels viendra le "salut" de l'homme. Et c'est pour cette raison que je considère que La liste de Schindler est une démonstration de cinéma dans ce qu'il a de plus pur et de plus beau à la fois...




