Comme toute nouvelle technologie qui se respecte, la performance capture entraînera inévitablement des dérives, provoquées ici par la liberté totale que confère un tel système de fabrication. De fait, le problème des réalisateurs n'est plus de faire le maximum avec des moyens et des possibilités techniques limitées (comme donner une dynamique à une scène en ne la filmant qu'en plans fixes par exemple), mais de savoir réfréner leurs ardeurs et limiter les effets de style potentiellement gratuit qui risquent fortement de faire passer la mise en scène devant le sujet (et tuer dans l'oeuf toute émergence d'émotion). Pour Beowulf, Zemeckis a retenu la leçon du Pôle Express, et sort enfin de sa période d'expérimentation technologique, livrant une oeuvre cohérente, puissante et surtout maîtrisée.
Épique, violent, barbare, tragique, désespéré, puissant, marquant, les adjectifs ne manquent pas pour qualifier ce monument sur disque dur. Et pour cause, puisque ce film est l'occasion pour Zemeckis d'arrêter de se mettre en avant pour ne plus officier ici qu'en tant qu'un artisan ultra-efficace, collaborant avec une équipe toute entière dédiée au service de son film. Ici, chacun apporte sa touche personnelle sans pour autant la faire jurer avec le reste, puisque chaque aspect du film sort grandit de sa confrontation avec les autres aspects. Bref, loin du « joujou technologique » qu'une certaine presse semble tant décrier, Beowulf est avant tout un moment de pur cinéma.
Bien sûr, tout n'est pas parfait au royaume du Danemark. Certains mouvements de « caméras » semblent too-much, certains jeux des acteurs trop faux, des textures filmées en gros plan montrent tous leurs défauts et se révèlent comme étant avant tout des pixels entassés les uns sur les autres. Mais si malgré ces défauts le film marche, c'est parce-que tous savent exactement ce qui touche profondément le public. Ainsi Zemeckis sait que même si tel plan peut paraître exagérément sophistiqué, il va donner une information vitale au spectateur ou même lui faire ressentir une émotion, participer à l'évolution d'une séquence. Tel acteur saura que même si telle manière de bouger fera d'abord sourire, elle s'avèrera indispensable à la construction du personnage. En fait, on pourrait dire que Beowulf est l'oeuvre de gens qui savent exactement ce qui est important et ce qui ne l'est pas, qui savent comment faire naître l'émotion chez le spectateur, et tant pis si c'est au prix de quelques textures floues ou de brins d'herbes figés.
De plus, cette fausseté générale est en accord avec l'un des thèmes centraux du film, à savoir les récits oraux des exploits d'un guerrier, récits enjolivés, exagérés, bref faux. On pourrait même dire que Zemeckis a réussie là où Rohmer et Snyder ont échoués, à savoir filmer la légende, le conte, le faux. Mais là où les deux précités se contentaient de filmer le faux « tel quel », Zemeckis, aidé en cela par le scénario en béton armé de Gaiman et Avary, commence par mettre à mal la légende, la rendre humaine, avant de graver ses exploits pour l'éternité dans un climax tout bonnement hallucinant.
Beowulf, ce sont aussi des acteurs étonnement crédibles. J'aimerais revenir à ce sujet sur une polémique de pacotille à propos de la performance capture. On dit qu'elle ne sert à rien dans la mesure où « pourquoi ne pas faire un film en vrai ? » et « pourquoi ne pas tout animer ? ». Eh bien tout simplement parce-que la performance capture offre des résultats beaucoup plus naturels et crédibles qu'une quelconque animation, et qu'en même temps que toute animation, elle offre une liberté de création presque infinie. Ensuite, pourquoi continuer à parler des acteurs plutôt que tout simplement évoquer les personnages, dans la mesure où les acteurs n'ont plus qu'une place d'étape dans la conception de leurs personnages ? Eh bien tout simplement parce-que c'est la place qu'ils ont toujours eu. Un acteur mal habillé, mal maquillé, mal éclairé, mal filmé et se tenant dans un mauvais décors en récitant un mauvais texte, fut-t-il le meilleur acteur du monde, ne pourra nullement être crédible. Je ne remet pas en cause l'importance de l'acteur (il est tout simplement vital dans la conception d'un film), mais son importance reste la même avec ou sans la performance capture. Et dans Beowulf, les acteurs sortent grandit de leur passage en 3D. Hopkins qui commençait à se caricaturer depuis quelques films revient à un grand rôle et interprète à merveille un roi désabusé écrasé par une malédiction (son dernier regard en dit plus long que beaucoup de dialogues), Malkovich inquiétant, Gleeson parfait , Jolie parvient enfin à réellement incarner une femme fatale à la beauté diabolique. Quant à Winstone, il n'est pas qu'un bon acteur interprétant Beowulf, il EST Beowulf, mélange de courage et de vanterie, parvenant parfaitement à retranscrire toutes les contradictions de son personnage.
Bref, si Beowulf marquera les esprits, ça ne sera pas pour la révolution technologique dont il fait partie, mais bel et bien pour le film en lui-même, d'une très haute qualité et redonnant enfin du sens au terme « divertissement noble ». Bref, rarement le cinéma n'aura autant été du cinéma.






(chose que je regrette infiniment)