Première analyse, première partie. Première partie sous-entend... plusieurs parties (bravo !), et pourquoi plusieurs parties ? Tout simplement parce-que je suis un gros flemmard, et qu'outre le fait de diviser mon travail, le fait de publier en plusieurs fois me pousse à chaque fois à publier la suivante, ce qui par un heureux hasard marche aussi pour le lecteur !
Je précise que L'homme de la plaine était à l'épreuve du bac de l'option cinéma obligatoire cette année (et pour encore 2008 si je ne m'abuse), mais que tout ce qui suit est entièrement de moi (la majorité du travail ayant été fait bien après l'épreuve du bac).
Pour mon analyse, j'ai choisi d'essayer de revenir au fondement même de la mise en scène du passage en question, c'est-à-dire comment Mann a pensé son enchaînement de plans pour faire sens en même temps que créer l'intensité dramatique si chère à Tarnowsky.

Caractériser le personnage
Cette séquence est d'abord importante sur le plan psychologique, car elle est vitale pour l'évolution du personnage de Lockhart (incarné par James Stewart). C'est ici que son personnage va véritablement devenir un héros de western, au sens où Anthony Mann l'entendait (« dans le western, le héros dit qu'il va faire quelque chose, et il le fait »). Ce « je vais faire quelque chose » passe ici entièrement par l'image, mais récapitulons d'abord la situation.
James Stewart est arrivé en ville pour livrer des marchandises, et alors qu'il rechargeait ses chariots avec du sel pour ne pas repartir « pour rien », il est attaqué par Dave (le fils du « propriétaire » de la ville) et ses cow-boy. Ses chariots sont brûlés, ses mules abattues, et comme si ça ne suffisait pas Stewart s'est fait traîné sur le sol (à même la terre) par un lasso tenu par un cavalier.
Jusque là, Stewart n'a que très peu agit et surtout à aucun moment il n'était maître de la situation. Autrement dit, à aucun moment il n'a été véritablement le « héros » du film. L'enjeu principal de la séquence qui nous intéresse, est de savoir si oui ou non Stewart va réussir à « agir », s'il va se rendre maître de la situation. L'une des possibilités pour représenter ça aurait été, pour commencer la séquence, de rendre Stewart directement actif, efficace, etc. Mais le problème est que le spectateur n'aurait pas accepté ce brusque changement car il ne l'aurait pas ressenti. La « bonne » méthode pour cela semble donc de montrer (faire ressentir serait plus juste) l'évolution du personnage de Stewart à l'intérieur de cette unique séquence, et ce quand bien même la séquence précédente commence déjà à le montrer comme un peu plus actif.
Étape 1 : établir la situation Une situation établie aussi claire et limpide que possible permet de renforcer la puissance du « noeud dramatique » qui suit (ou découle de) cette situation. Ici, cette situation est établie uniquement par la mise en scène, c'est-à-dire par un montage de plans. La première chose à établir est le fait que Stewart est exclu de la ville, les gens n'en veulent tout simplement pas, ils veulent qu'il parte (du moins les Waggoman, la « grosse et méchante » famille « propriétaire » de la ville, le veut).
Cette exclusion est donnée à ressentir par un ensemble de trois plans, les trois premiers de la séquence (P1, P2 et P3 donc).
Plan 1 (partie 1)
Plan 1 (partie
2)
Plan 2 (partie 1)
Plan 2 (partie
2)
Plan 2 (partie
3)
Plan 3 (partie 1)
Plan 3 (partie
2)
En apparence, rien que de bien normal donc pour une mise en place « géographique » et « situationelle » de la séquence, puisque son objectif apparent semble être de nous dire que les cow-boy installent leur bétail dans un endroit apparemment proche de l'endroit où se trouve James Stewart. Mais sous cette information « normale » (que le spectateur n'a aucun mal à accepter « telle quelle », c'est-à-dire sans se dire que ces plans ne vont prendre sens que par la suite) se « cache » le sentiment que Stewart est exclu de la communauté, et ce par le simple fait que le raccord entre les plans larges sur la place et le plan plus serré sur Stewart ne permet pas de comprendre précisément sa position géographique.
Mann aurait très bien pu connecter ces plans avec le bétail, par exemple en le faisant passer juste devant la porte dont sort Stewart, ça aurait tout aussi bien pu être un cavalier, ou bien Stewart aurait pu être montré de l'intérieur du bâtiment, alerté par le bruit du dehors. Mais non, Mann a choisit de ne pas lier ces plans. Ce qui pourrait théoriquement être prit comme un défaut (manque de fluidité) est en fait ici un pur parti-pris de mise en scène pour comprendre instinctivement la situation du personnage de Stewart. Mais cette « tricherie cinématographique » ne pourrait pas être possible si Mann n'avait pas établi d'une manière ou d'une autre le placement géographique des personnages, car sans cette précieuse information, le spectateur aurait très bien pu se dire tout simplement que Stewart est dans un autre lieu et que la séparation entre lui et la place avec l'enclos n'est que bien naturelle. C'est sans compter sur la (précieuse) utilité des directions qui permettent de s'y retrouver.
Ainsi, le fait que le bétail se dirige vers la gauche tandis que Stewart regarde vers la droite n'est pas gratuit, il permet de comprendre (ressentir) que Stewart est géographiquement proche du bétail. Mieux, qu'il regarde à ce moment même vers ce bétail (et ce sans avoir aucun plan du bétail où Stewart aurait été en amorce, ce qui l'aurait incluse dans l'espace de la ville et aurait diminué l'impact de ce qui va suivre). Mais cette utilisation de deux directions opposées ne sert pas qu'à situer l'action, elle sert aussi à donner une idée vitale pour la séquence, l'idée de confrontation. L'élément central de la séquence étant tout de même les deux bagarres (Stewart/Dave et Stewart/Vic).
Ainsi, sans jamais utiliser des acteurs au jeu « expressif » (comprendre excessif), sans jamais utiliser de dialogues trop évidents, Mann fait comprendre tout l'enjeu de cette séquence en se servant uniquement du visuel. Notons enfin que Mann utilise dans cette séquence le son (les bruits du bétail) pour donner un ensemble cohérent et fluide à sa séquence, permettant d'immerger son spectateur dans l'ambiance de la scène et de la ressentir complètement.
A suivre...
Romain
lun 26 nov 2007 12:05