"Il est indéniable que le cinéma français traverse aujourd'hui une crise du sujet, analogue en de nombreux points à celle qu'il connut en 1907-1908, et qu'il s'agit là d'un facteur qui joue un rôle non-négligeable dans le phénomène de désertion des salles. Cette crise se traduit, nous l'avons dit, par un rejet actif du cinéma d'auteur, qui prend depuis peu la forme d'un véritable boycottage, même lorsqu'il s'agit d'auteurs consacrés. D'un autre côté, la vulgarisation de plus en plus prononcée des films "grand public", qui "ciblent" un public dont l'âge et le niveau socio-culturel baissent incessamment, en détourne les spectateurs qui cherchent au cinéma une distraction de bon aloi. Enfin, les rares metteurs en scène et scénaristes, qui, sans soutien officiel, sans récompenses festivalières et souvent dans l'indifférence ou l'hostilité de la critique, ont repris la tradition de la qualité et assuré pendant vingt-cinq ans la pérennité du cinéma français, n'ont eu que de rares émules et ne sont pas près d'être remplacés."
Jean-Paul Torok, Le scénario, 1988
Dans ce livre très lucide quant à la situation du cinéma français, et très détaillé quant aux différentes causes du problème, Jean-Paul Torok détaillait une situation de crise de toute évidence alarmiste.
19 ans plus tard, qu'en est-il de la situation ? La crise est-elle passée ? Il est vrai que nous pouvons être fier d'un certain nombre de réalisateurs ayant su faire du divertissement populaire et noble (Jeunet, Annaud, Besson), et aujourd'hui plus que jamais nous avons la sensation que la situation change. Maléfique, Nid de guêpes, OSS 117, Le convoyeur, Haute tension, Gangsters, 36 quai des orfèvres, La haine, assassin(s), Les rivières pourpres, Scorpion, ou même les tentatives moins glorieuses mais tout aussi noble telles que Le pacte des loups, Michel Vaillant, Renaissance ou Chrysalis, tous ces films nous portent à croire que la situation a changée, qu'elle s'est améliorée, que les fonds se débloquent pour permettre à des réalisateurs ambitieux de mener à bien des projets de films de genre (paradoxe des indépendants voulant faire du cinéma d'exploitation, merci la "politique des auteurs").
Pourtant, trois films récents montrent que le problème est toujours présent. D'abord Paranoid Park que l'élite boboiste acclame de toutes ses forces en mettant plus l'accent sur l'auteur que le film en lui-même, ensuite Le coeur des hommes 2, degrés zéros du cinéma que le public s'est pourtant empressé d'aller voir en masse, et enfin L'ennemi intime, vrai film de cinéma dans le sens le plus noble du terme, sorti dans une certaine indifférence critique et publique, et ce malgrés le militantisme de certains fans acharnés.
Ce problème, c'est une des conséquences de la "politique des auteurs" qui a scindé la production cinématographique française en deux parties distinctes. D'un côté les films "artistiques", d'auteurs qui à force d'intellectualisation à outrance en ont perdu de vue l'élément principal du cinéma : son public. L'adhésion totale et sans condition d'une presse avide de montrer sa supériorité intellectuelle sur la masse a ainsi provoquée une diminution profonde de la confiance du public pour la presse (qui n'a pas dit ou entendu dire "oh mais la presse vous savez..." ?). De fait, privé de toute attache un tant soit peu intègre quant à la nature du divertissement, le "grand public" s'est rapidement contenté de peu concernant les divertissements (du moins les divertissements français...), accentuant encore plus le fossé entre cinéma "d'auteur" (mais on sait très bien que cette appelation est une pure aberation, rendue incohérente dès sa création puisque faisant une exception pour les cinéastes américains qui n'écrivaient ou ne choisissaient pas tous leurs scénarios) et le cinéma "populaire".
Le pire, c'est que le grand public s'est fait à cette certaine médiocrité du cinéma français, et par conséquent ne peut pas accepter qu'un film français affiche ouvertement une certaine sophistication...sauf si le film est produit par des américains, comme l'a démontré le succés tant critique que public d'Un long dimanche de fiançaille, qui - comme l'ont d'ailleurs souligné les Cahiers du cinéma - renouait avec une certaine tradition d'un cinéma populaire "noble" (autrement dit du vrai cinéma qui prend en compte son spectateur sans pour autant le prendre pour un con). On regrette juste que le CNC, dans un élan de patriotisme a retiré sa subvention au film sous prétexte de financement américain, défendant ainsi avec courage l'exception culturelle française, permettant ainsi de subventionner des films tels que Alexandre ou La saveur de la pastèque. On ne sait pas s'il faut en rire ou en pleurer...
Mais tous les films de genre français ne peuvent pas être financés (ou même co-financés) par Hollywood, alors que faire ? Eh bien...des bons films.
Interviewé à propos de ses choix douteux de carrière, Jean-Claude Van Damme (oui encore lui, je sais je radote) disais que si un film est bon il finira toujours par trouver son public, ce qui est vrai pour lui (ses bons films ont toujours finit par bien marcher) l'est aussi pour le cinéma (français). Ainsi des films comme Le convoyeur ou Nid de guêpes, malgré un échec certain en salle, se sont plutôt bien vendu en DVD où, par la force des choses (et de la qualité !) ils ont finit par trouver leur public et à gagner un succès d'estime, permettant à leurs réalisateurs de gravir progressivement les échelons du cinéma.
Bien sûr l'échec en salle de L'ennemi intime enrage (je lui avais pourtant donné 7 entrées et encouragé mon entourage à le voir, c'est quasiment une affaire personnelle !), mais gageons qu'il finira par trouver son public, d'autant plus qu'il semble s'être financièrement rentabilisé avec les préventes (voir interview des producteurs).
Alors voilà, ce qu'il faut ce sont "simplement" des bons films, mais des bons films qui parviennent à attirer suffisament l'attention du public pour provoquer un changement durable. Les problèmes ne s'arrêteront pas là : les chaînes de télé qui conservent un pouvoir immense et qui ne veulent que des programmes de 20h50, les critiques qui resteront un problème tant qu'elles ne se seront pas réconciliées avec le grand public, le CNC qui continue désespérément la politique des auteurs, ou encore certaines grosses maisons de production qui font n'importe quoi (comme Pathé : un Astérix 3 au budget hallucinant, des Chevaliers du ciel complètement vain et un Contre-enquête d'une nullité téléfilmique abyssale).
Viennent aussi le problème des financements (voir cet article fort intéressant sur l'animation française dont le principal défaut n'est ni le talent ni la technologie, mais le financement) qui rendent certains projets difficilement montables (la grande question du moment : Siri va-t-il pouvoir faire son film sur la bande à Bonnot ?).
Enfin un grand nombre de producteurs n'ont semble-t-il pas compris l'importance d'une chose pourtant profondément essentielle à tout film populaire qui se respecte : un bon scénario. Non pas que les scénaristes fassent cruellement défaut en France, mais que les exigeances scénaristiques sont le plus souvent laissées à la bonne appréciation des réalisateurs, ou même des acteurs (quand ils lisent les scénarios), ce qui rejoint le problème du financement puisqu'il s'agit là d'un pur problème de producteur.
En effet, la bonne logique des choses voudrait qu'un producteur cherche avant tout à faire un film efficace et pas trop cher que le public puisse apprécier sans problème. Toute l'astuce vient de l'équilibre entre d'un côté un producteur soucieux du budget, de l'efficacité narrative et de l'impact du public, confronté à un réalisateur et à un scénariste intéressés par des personnages et des évènements. Or, une fois que le réalisateur obtient une liberté artistique totale (ou presque) sur un film, il perd tout garde fou et risque fort de se dire à tout moment : "mon scénario n'est pas bien construit, il est ennuyeux par moments mais tant pis, le public jugera mon oeuvre et je les laisse penser ce qu'ils veulent". Bref, sans producteur, un réalisateur risque à tout moment de se couper du public, public qui comme nous l'avons vu, est pourtant l'élément central du cinéma.
On en vient donc à ce paradoxe (encore une fois merci la nouvelle vague !) où ce sont les réalisateurs qui doivent demander des réécritures.
Enfin pour tous ceux qui douteraient de l'importance des scénarios, un seul nom devrait suffir à les convaincre : Pixar. Eh oui, le numéro 1 des films en images de synthèse est avant tout un espace où les scénarios et les histoires sont véritablement protégés, où les idées sont constamment remises en question, et où la profondeur psychologique des personnages n'a d'égal que la perfection de la structure dramatique. Pour l'anecdote, un film comme Le monde de Nemo représente quelque 206 réécriture en partant de zéro à chaque fois, et tout ça pour un résultat absolument invisible à l'écran, car tout simplement...parfait.
Voilà donc une chose qu'il faudrait en France : des producteurs qui n'hésitent pas à remettre en question les idées des réalisateurs, qui demandent des réécritures et qui forment des ateliers d'écriture de scénario.
En attendant, il n'y a plus qu'à espérer que la bonne direction prise par des gens comme Siri, Seri, Marchal ou Boukhrief (et Gens ?) ne s'arrête pas là, et peut-être que d'ici 20 ans on parlera de cette époque où le cinéma français s'est prit en main et s'est mis à faire de vrais bon films. Bien sûr, j'en doute "un peu", mais bordel qu'est-ce que ça me ferait plaisir que ces gars me prouvent que j'ai tort !
En attendant il n'y a qu'une chose à faire : aller au cinéma (et dire du mal de télérama).
jonathanplacide
mar 11 nov 2008 22:10