Lorsqu'un réalisateur français ambitieux a pour ligne directrice de sa note d'intention de faire un film "à l'américaine", on peut légitimement se demander si le système dans lequel le film est produit n'a pas un sérieux problème d'image.
Problème d'image de la "vision d'auteur" qui produit les vagues de films refusant absolument toute efficacité sous prétexte que la réalité est moche et chiante ("eh mais ça on n'a pas le droit de le rendre intéressant ! moi je m'emmerde quand je prend mon café le matin alors je veux que le public aussi !"), et maintenant problème d'image de cinéma sophistiqué, dont les exemples récents (Silent Hill, A l'intérieur) montrent toute l'étendue du problème.
Et ce problème, Chrysalis l'incarne à merveille tant on a l'impression que chaque plan, chaque personnage, chaque évènement vient d'une volonté de "faire bien", de "mettre quelque chose de nouveau dans le cinéma français", de proposer quelque chose "d'étonnant", et qui n'ont pour seuls conséquences de rappeler le caractère fictionnesque du film, alors que tout bon divertissement qui se respecte se doit justement de le faire oublier.
En adoptant une mise en scène poseuse et ouvertement travaillée, Julien Leclercq perd toute l'efficacité potentielle de séquences au demeurant pas inintéressantes. Ainsi il soigne ses cadres, mais d'une manière artifficielle : en mettant toujours ses personnages au centre, ce qui a pour conséquences 1) de perdre l'aspect panoramique du cinémascope (qui ne sert à rien si ce n'est à faire bien) et 2) de les rendre visuellement ennuyeuses. Cet ennuie aurait pu être intéressant s'il était au coeur du film (une société plate et froide au sein de laquelle vont finalement émerger des personnes littéralement "bord cadres"), sauf que Leclerq ne se sert de ce type de cadrage par pur souci esthétique, ce qui est franchement dommage étant donné que les personnages pouvaient facilement donner matière à ce genre de thématique, et que le film aurait ainsi gagné une profondeur salvatrice. On sauvera toutefois le dernier plan du film, plus "organique", plus naturel et dont une (légère) émotion se dégage enfin. Un petit mot sur les séquences d'action (un gunfight et quelques bastonnades à main nue et à l'arme blanche), que le réalisateur a désespérément filmé en mode vitesse d'obturateur élevée + caméra à l'épaule qui bouge dans tous les sens, et qui ne rend absolument pas justice au boulot visiblement imposant fourni par Dupontel et Figlarz.
L'autre gros problème du film vient de son scénario qui, au delà de références évidentes et mal digérées (Les yeux sans visages, Blade Runner) n'arrive jamais à réellement captiver l'attention du public, et utilise à la place de bonnes grosses ficelles de derrière les fagots dans le but de l'assomer sous une montagne d'information et de personnages (j'exagère mais à peine), en suivant en parallèle deux intrigues "que rien ne semble relier" (excusez-moi mais LOL quoi) et dont on ne comprend jamais grand chose (des meurtres de jeunes filles ? ah bon où ça ?). Si l'on ajoute à cela que l'essentiel de l'intrigue passe par des explications orales récitées par des acteurs qui en font des caisses, on comprend qu'il est bien difficile d'être prit ne serait-ce qu'un tout petit peu dans l'histoire.
Bien sûr on sent derrière tout ça une réelle énergie et une volonté plus qu'évidente de faire plaisir à son public. Mais c'est justement à trop se soucier du spectateur que Julien Leclerq a perdu de vue que ce qui faisait un bon film n'était pas forcément l'esbrouffe et la complication inutile, mais une réelle intégrité pour faire ce qui est bien pour le film (et non pas par le film, c'est-à-dire pour se mettre en avant ou satisfaire les désirs de bourrinage sec de son public). En résulte un énorme déséquilibre, dont le travelling mémorable en est la plus parfaite illustration (un énorme plan très compliqué où la machinerie se fait étonemment oublier grâce à la perfection technique). Ainsi ce travelling marche en lui-même mais pas dans le film, puisqu'il ne semble pas résulter d'un vrai choix de mise en scène pour le film mais d'une esbrouffe du moment, comme si Julien Leclerq voulait expérimenter ce type de plan depuis longtemps et qu'il s'est dit qu'il suffirait à rendre sa poursuite intéressante, se fichant complètement de la crédiblité de l'endroit (un grand hangar en travaux qui ne sert à rien), l'annonce de cette poursuite (Dupontel s'avançant tranquillement vers Figlarz qui ne pense même pas à partir en moto) et sa conclusion (une chute dans une benne à ordure d'un ridicule inouiïe où Dupontel ne lâche même pas son arme et où le réalisateur essaye de nous transmettre l'envie de Dupontel de flinguer le méchant).
Ce genre de maladresse n'est malheureusement pas orpheline puisqu'à de nombreuses reprises Leclerq nous ressort des plans inutilement compliqués qui ressemblent plus à des fantasmes de réalisateurs qu'à de réelles intentions de mises en scènes.
On rage également devant quelques tentatives avortées de faire réellement exister les personnages, comme lors d'une discussion entre Albert Dupontel et Marie Guillard (les deux seuls acteurs crédibles du film par ailleurs) où l'émotion aurait pu réellement arriver si un véritable travail avait été fait derrière. A la place, on doit se consoler avec la judicieuse position de la caméra (sur la banquette arrière pour mieux représenter le personnage froid, dur et distant de Dupontel) qui ne change jamais, comme si une fois qu'il avait une idée de mise en scène, le réalisateur se reposait uniquement sur ses acteurs et son monteur pour faire naître l'émotion.
On regrette également le parti-pris de la première (et unique) fusillade du film, puisque montée en parallèle avec le générique, lui conférant ainsi des allures de souvenirs éparses sans aucun jeu sur l'espace, en lieu et place d'un gunfight réellement prenant, d'autant plus que le personnage pour lequel on est censé ressentir de l'empathie nous est totalement inconnue, créant ainsi une séquence qui se contente de montrer la douleur du personnage principal sans jamais nous la faire ressentir.
Mais tout n'est pas tout noir dans ce film ambitieux, puisque outre ses deux acteurs principaux qui parviennent à rendre crédible des personnages pourtant caricaturaux, c'est dans le travail sur le son que se situe le véritable point fort du film, puisque parvenant à un certain nombre de reprises de maintenir une certaine tension, et notamment dans les combats qui peuvent sincèrement le remercier. Mais il ne faut pas s'y tromper, il fait plus office de cache-misère qu'autre chose.
Bref, si Julien Leclerq est parvenu à convaincre ses producteurs avec son court-métrage (à l'image du film : joli mais vide), ça n'est pas le cas du spectateur (1) qui ne trouvera pas ici le blockbuster-d'action-mais-intelligent promis par les quelques bande-annonces, mais une tentative tout bonnement ratée de SF française qui décidément a bien du mal à s'installer dans ce genre (voir pour cela Renaissance et Immortel, étonnemment assez proche de Chrysalis).
Reste à savoir si Leclercq va s'améliorer pour son prochain GIGN de film qu'il annonce d'ores et déjà comme un "soldat ryan dans un cockpit", mais en l'état ça laisse plutôt froid.
(1) par spectateur je parle évidemment de moi, mais les résultats tant dans la presse que dans le public ne sont pas positifs non plus
jonathanplacide
mar 11 nov 2008 21:14