J’ai un problème avec le cinéma de Gus Van Sant. J’ai une certaine conception du cinéma. Cette conception du cinéma passe par un art populaire qui prend en compte son spectateur. Une prise en compte du spectateur qui consiste à privilégier l’intensité dramatique (l’émotion) plutôt que la méthode pour y arriver. C’est-à-dire que l’important n’est pas l’élément de mise en scène en lui-même (découpage, travelling, composition du cadre, lumière, son, musique, etc.) mais son effet sur le spectateur.
Avec Gus Van Sant, j’ai l’impression de voir une suite d’ « éléments de mise en scène », mais choisis non pas en fonction de leur effet mais de leur nature, c’est-à-dire que leur signification propre ne viendra pas d’un tout (c’est-à-dire un plan intégré à d’autres plans) mais de l’élément en lui-même. Ainsi pour comprendre pourquoi telle personne est filmée au ralenti, il ne faut pas essayer de voir les effets du ralenti (amplification des mouvements, déformation de la réalité, etc.) mais le fait même que ce soit un ralenti.
Un autre des éléments de la mise en scène de Paranoid Park vient du fait qu’en voulant être subjective (vouloir représenter l’état d’esprit du personnage principal), cette mise en scène n’est en fait qu’objective, car elle se contente de nous dire « voilà ce qu’il voit ». Ainsi plutôt que de nous faire comprendre ou ressentir ce qu’il perçoit, elle se contente de nous le faire voir. Dès lors on s’éloigne d’un cinéma « noble », c’est-à-dire un cinéma d’émotion, pour se contenter d’un cinéma de l’intellect flattant les bas-instincts de supériorité de ses (quelques) spectateurs.
Ce refus de l’émotion trouve peut-être l’une de ses raisons dans le refus des principes du cinéma. Il n’est sans doute pas agréable de se dire qu’un art peut être régit par des principes, qu’il y a des choses qui marchent et d’autres qui ne marchent pas, et dès lors il est logique que certains réalisateurs s’efforcent de transgresser ces principes pour le simple fait de les transgresser. Mais le problème avec la transgression de ces principes, n'est pas la transgression en elle-même mais l'effet produit, effet que les grands réalisateurs (ce que n'est pas Van Sant) savent maîtriser. Ainsi lorsque Hitchcock transgressait certaines règles de raccords regards dans une séquence de Frenzy, ça n’était pas pour le plaisir de transgresser mais pour créer une dissonance dans l’esprit du spectateur, pour lui faire ressentir un certain malaise, une certaine fausseté dans une relation entre deux personnages.
Mais lorsque Gus Van Sant oublie en chemin quelques arcs narratifs, on a presque le sentiment de l’entendre dire « c’est parce-que c’est pas le sujet du film », se fichant d’un certain sentiment de vide et de manque qui en ressort, à l’opposé de son héros qui finit par trouver un apaisement.
Peut-être que c’est moi qui ne suis pas suffisamment sensible pour ce cinéma, peut-être que je suis trop enfoncé dans mes « croyances cinématographiques », mais pour moi ce que fait Gus Van Sant n’est pas du cinéma. Je suis ressortie de la séance de Parnoid Park en acceptant cette différence. Gus Van Sant veut continuer à épater la galerie de cette manière ? Très bien, qu’il fasse ce qu’il veut, qu’il continue à expérimenter n’importe comment, qu’il continue à dénigrer tout un pan du langage cinématographique. Qui sait, il finira peut-être par en sortir quelque chose de bien ?
