A la base il s'agit d'un devoir de Mythologies (oui je suis à la
fac !), et comme j'aborde dans la troisième partie ses répercussion
sur des personnages de cinéma, j'ai trouvé intéressant de le
publier ici. A noter que je ne l'ai pas réalisé seul, mais avec
Elsa Chardon (qui a eu droit à la très fastidieuse analyse des
textes pendant que je re-regardais Star Wars), et que si la
comparaison de textes vous ennuie, vous pouvez passer tout de suite
au I-3 pour l'interprétation.
Dossier de Mythologies - Tirésias
Le personnage de Tirésias passe, dans la mythologie
greco-romaine, pour le plus grand de tous les devins. Une des
particularités de ce personnage est qu'il a été rendu aveugle et
que le don divinatoire lui a été donné en compensation de sa
cécité. Nous allons étudier la signification fondamentale de ses
caractéristiques en nous basant sur une comparaison entre plusieurs
versions du mythe relatant son aveuglement, puis nous nous
intéresserons à des lectures du mythe sous le prisme de la
psychologie sociale et de la psychanalyse jungienne avant de nous
attarder à une série de personnages issus de la culture populaire
contemporaine qui présente quelques similarités avec le personnage
de Tirésias.
I – Le mythe
1- Explication de texte
En plus du texte d'Ovide, nous allons utiliser trois autres
versions du mythe de Tirésias.
D'abord la version d'Ovide, celle sur laquelle nous allons
majoritairement nous appuyer :
Ovide, Les
métamorphoses1
« Tandis que ces évènements s'accomplissaient sur la terre par la
loi du destin et que le berceau de Bacchus, né deux fois, était à
l'abri du danger, il arriva que Jupiter, épanoui, dit-on, par le
nectar, déposa ses lourds soucis pour se divertir sans contrainte
avec Junon, exempte elle-même de tout tracas : « Assurément, lui
dit-il, vous ressentez bien plus profondément la volupté que le
sexe masculin. » Elle le nie. Ils conviennent de consulter le docte
Tirésias ; car il connaissait les plaisirs des deux sexes ; un jour
que deux grands serpents s'accouplaient dans une verte forêt, il
les avait frappés d'un coup de bâton ; alors (ô prodige !) d'homme
il devint femme et le resta pendant sept automnes ; au huitième, il
les revit : « Si les coups que vous recevez, leur dit-il, ont assez
de pouvoir pour changer le sexe de celui qui vous les donne,
aujourd'hui encore je vais vous frapper. » Il frappe les deux
serpents ; aussitôt il reprend sa forme première et son aspect
naturel. Donc, pris pour arbitre dans ce joyeux débat, il confirme
l'avis de Jupiter ; la fille de Saturne en ayant éprouvé, à ce
qu'on assure, un dépit excessif, sans rapport avec la cause,
condamna les yeux de son juge à une nuit éternelle. Mais le père
tout-puissant (car aucun dieu n'a le droit d'anéantir l'ouvrage
d'un autre dieu), en échange de la lumière qui lui avait été ravie,
lui accorda le don de connaître l'avenir et allégea sa peine par
cet honneur. »
Le deuxième texte, rédigé par Hygin, est une version quasiment
similaire à celle d'Ovide :
Hygin, Fables2
“Sur le mont Cyllène, le berger Tirésias fils d'Évérès frappa
d'un bâton, ou piétina, dit-on, des serpents accouplés ; il fut
pour cela changé en femme ; instruit ensuite par un oracle, il
piétina des serpents au même endroit et retrouva sa forme ancienne.
Au même moment éclata entre Jupiter et Junon une aimable dispute
pour savoir qui de l'homme ou de la femme prenait le plus de
plaisir dans l'amour ; ils choisirent à ce propos Tirésias, qui
avait fait la double expérience. Comme il avait tranché en faveur
de Jupiter, Junon irritée, d'un revers de main l'aveugla mais
Jupiter fit alors en sorte qu'il vécut sept générations et fût,
parmi les mortels, le plus grand devin.”
Ensuite, deux textes antérieurs nous donnent des versions
différentes de ce mythe. Le premier est l'oeuvre du poète
Callimaque :
Callimaque, Epigrammes,
Hymnes3
<< Filles, il était une fois à Thèbes une nymphe, la mère de
Tirésias, qu'Athéna chérissait grandement, plus que nulle de ses
compagnes. Jamais elles ne se quittaient. [...] Un jour elles
avaient déliés leur péplos près de la source Hippocrène aux belles
eaux ; elles se baignaient : sur la colline c'était le silence de
midi. [...] Tirésias seul, avec ses chiens, jeune homme au duvet
mûrissant, promenait ses pas en ce lieu sacré : altéré tant qu'on
ne peut dire, il s'approcha des eaux courants. Infortuné ! Sans le
vouloir, il vit ce qu'on ne doit pas voir. Pleine de colère, Athéna
pourtant lui parla : « Qui donc, fils d'Euéré, toi qui d'ici
n'emportera pas les yeux, quel mauvais génie te mit en ce chemin
funeste ? » Elle dit, et la nuit prit les yeux de l'enfant. Il
était là, debout, sans parole ; la douleur enchaînait ses genoux ;
sa voix était enchaînée. Et la nymphe clama : « Qu'as-tu fait de
mon fils, Vénérable ? Est-ce ainsi, déesses, que vous nous êtes
amies ? Tu m'as pris les yeux de mon fils. O mon enfant, infortuné
! tu as vu le sein et les flancs d'Athéna ; tu ne reverras plus le
soleil. Malheur sur moi ! ô mont, ô Hélicon, terre que je ne
foulerais plus, tu as gagné beaucoup en donnant peu ; oui, pour
avoir perdu quelques daims et quelques faons, tu tiens les yeux
d'un enfant ! » [...] La déesse, prenant en pitié sa compagne, lui
dit alors ces mots : « Femme divine, rappelle, retire toutes ces
paroles que t'inspira la colère. Non, ce n'est pas moi qui fis ton
fils aveugle. Non, Athéna ne saurait se plaire à ravir la lumière à
un enfant. Mais c'est la loi antique, la loi de Cronos : qui verra
quelqu'un des immortels contre son vouloir, paiera cette vue d'un
prix lourd. Femme divine, ce qui s'est fait ne se peut révoquer :
les Moires à ton fils ont filé tel destin, au jour même que tu
l'enfantas. [...] Amie cesse ta plainte ; je lui réserve, pour
l'amour de toi, bien d'autres faveurs. Je ferai de lui le devin qui
dira l'avenir à ceux qui viendront, plus pleinement prophète que
nul autre. Il connaîtra le vol des oiseaux, et le favorable et
l'indifférent, et celui aussi dont le présage est funeste. [...] Je
lui donnerais un grand bâton, pour conduire ses pas, je lui
donnerais une vie chargée d'ans. Seul il gardera, mort, sa science
parmi les ombres, honoré d'Hadès le rassembleur. » >>
La seconde version, plus courte, à elle été rédigée par Nonnoss de
Panapolis :
Nonnos de Panopolis, Les Dionysiaques4
« Tu l'as ouï dire : jadis, dans la montagne, prés d'une source,
Tirésias n'a fait que voir Athéna dans sa nudité ; il ne
brandissait pas de pique impétueuse ni ne combattait la déesse ; il
l'a seulement contemplée et il a perdu la lumière de ses yeux.
»
Certaines différences nous permettent de scinder notre corpus
de textes en deux groupes distincts. D'un côté, les textes de
Callimaque et Nonnos, où le châtiment de Tirésias est infligé par
Athéna. De l'autre, les textes d'Ovide et Hygin, où le châtiment
est en fait le résultat de la violence de Tirésias à l'égard des
serpents. En effet, bien que ce soit Junon qui l'aveugle, ce n'est
pas elle qui déclenche l'action. Cette distinction nous permet
d'embrayer sur d'autres différences, cette fois d'ordre culturelle.
En effet, Nonnos appartient à la civilisation grecque et
Callimaque, d'origine cyrénéenne mais vivant à Alexandrie, subit
lui aussi l'influence de cette culture. À l'inverse, Ovide et Hygin
des auteurs latins qui sont des contemporains.
Cette information nous permettrait d'expliquer cette
différence quant à la cause de l'aveuglement de Tirésias. La
justice grecque est basée sur une soumission totale aux dieux. Les
mythes de Callimaque et Nonnos ne dérogent pas à la règle.
Impitoyable, Athéna punit arbitrairement l' « Infortuné »
Tirésias. On trouve une version différente chez Ovide et Hygin :
les divinités participent toujours à l'action sans pour autant
servir de point de départ au mythe. En effet elles sont remplacées
par le couple de serpent.
2- Equivalences
Néanmoins, ces versions ne sont pas si différentes qu'elles
en ont l'air, puisque l'on trouve un certains nombre d'équivalences
les rapprochant.
D'abord, la différence entre les éléments déclencheurs : d'un
côté un couple de serpents, de l'autre Athéna. Or, il est possible
de rapprocher ces deux entités sous le signe de l'opposition
intrasèque qu'ils représentent : la « capacité du serpent de muer
sa peau pour renouveller sa jeunesse lui a fait gagner à travers le
monde le personnage de maître du mystère de la renaissance [...]
ainsi une image duelle est rendue »5; de même pour
Athéna, déesse de la guerre et du tissage (opposition franche entre
activités respectivement masculine et féminines).
Ce système d'entités duelles se retrouve à travers d'autres
éléments des textes. Dans la version grecque de Callimaque, la
déesse Athéna passe rapidement d'un état de grande colère à celui
de compassion, illustrant son caractère double ; on trouve aussi
une opposition entre la loi immuable et éternelle de Cronos
(déshumanisée) et la nuance qu'Athéna peut lui apporter
(humanisation). Dans la version latine d'Hygin, le couple formé par
Jupiter et Junon illustre la même idée avec une « Junon irritée »
qui aveugle Tirésias « d'un revers de main » (impitoyable) tandis
que Jupiter montre sa compassion en compensant l'action de Junon
par le don de divination. On trouve ainsi de chaque côté un pouvoir
ferme et impitoyable (loi de Cronos/Junon) compensé par une
attitude compatissante (Athéna/Jupiter).
L'opposition se retrouve dans le personnage de Tirésias.
D'abord opposition entre les sexes masculins et féminins qu'il
expérimente contre toute logique humaine. Puis le paradoxe du fait
de devenir aveugle pour voir la lumière. Et enfin l'opposition
entre la durée de sa transformation en femme (d'après Ovide : 7
ans, une petite vie) et la durée de sa vie après l'aveuglement
(d'après Hygin : 7 générations, une grande vie).
Ces oppositions semblent montrer que si le contexte de la
transformation change, le coeur du mythe reste le même : la
transformation d'un être « normal » en aveugle devin (excepté
Nonnos qui n'aborde pas le devenir post-aveuglement de Tirésias).
Autrement dit, le paradoxe de ne plus voir la lumière « normale »
qui permet d'accéder à la lumière « divine », paradoxe appuyé par
le jeu sur les oppositions décrit plus haut. Cette lecture se
rapproche de l'interprétation qu'a fait Joseph Campbell de la
version d'Ovide.
3- L'interprétation de Joseph Campbell
Nous retrouvons l'idée de dualité et d'opposés avec son
interprétation du serpent : « La suggestion phallique est
immédiate, et comme avaleur, l'organe féminin est aussi suggéré ;
ainsi une image duelle est rendue »6, ce qui correspond
au personnage de Tirésias qui accède à la connaissance des deux
sexes, autrement dit il se place à l'intersection des opposés : «
Son bâton impulsif le placa entre les deux, comme le bâton du
milieu (axis mundi) ; et il fut alors envoyé de l'autre côté pour
sept ans – une semaine d'années, une petite vie – le
côté duquel il n'avait auparavant aucune connaissance.
»7 Mais cette transformation ne lui permet pas d'accéder
à « la » vérité, pas encore, il lui faut terminer son chemin là où
il l'a commencé, raison pour laquelle : « il toucha une nouvelle
fois les symboles vivants des deux qui sont par nature un, et,
retournant à sa forme initiale, était par conséquent celui qui
était en connaissance de chacun : une sagesse plus grande que même
Zeus, le dieu qui était seulement mâle, ou sa déesse, qui était
seulement femelle. »8, il appuie encore cette idée plus
loin : « Ceux qui, comme Tirésias, ont vu et sont venus en contact
avec le mystère des deux serpents et, au moins dans un sens, ont
été eux-mêmes mâle et femelle, connaissent la réalité des deux
côtés que chaque expérience sexuelle recèle de son propre côté ; et
dans cette mesure ils ont assimilés ce qui est substantiel dans la
vie et sont, par conséquent, éternels.»9
Joseph Campbell compare ce savoir à la sagesse lunaire : «
dans la lune ténèbres et lumière interagissent en une seule sphère.
L'aveuglement de Tirésias était donc un effet d'une communication à
lui de la sagesse lunaire. C'était un aveuglement seulement au
monde de la lumière du soleil, où toutes les paires d'opposés
apparaissent distinctes. Et le don de prophétie fut la vision de
corrélation de l'oeil intérieur, qui pénètre dans les ténèbres de
l'existence. »10

« Dans ce récit les serpents accouplés, tels ceux du
caducée, sont le signe des forces génératrices du monde qui jouent
à travers toutes les paires d'opposés, mâle et femelle, naissance
et mort. »11
II – Un peu de psychologie
Nous allons maintenant aborder le personnage de Tirésias sous
l'angle de la psychologie, à l'aide de psychologie sociale et de la
psychanalyse jungienne.
Il n'est pas ici question de traiter de la réalité physique d'un
aveugle, mais d'étudier la signification humaine de la principale
caractéristique du personnage : devenir aveugle pour mieux
voir.
1- Psychologie sociale
La psychologie sociale étudie les comportements en général,
c'est-à-dire qu'elle cherche à trouver ce qui agit sur l'être
humain (elle ne se préoccupe pas de névroses personnelles par
exemple), et l'une des choses qui revient le plus, c'est la très
grande force des influences extérieures qui vont jusqu'à dicter à
notre corps un comportement que notre esprit rejette (sans pour
autant être conscient d'être le sujet d'une influence).
Dans l'ouvrage Psychologie sociale12, David G.
Myers et Luc Lamarche racontent l'étonnante histoire d'une remise
de diplômes :
« C'était un après-midi de mai longtemps attendu. Trois mille
parents et amis s'étaient réunis pour la célébration. Au signal,
les 400 sortants du collège Hope se levèrent pour écouter le
président déclarer : « Par la présence, je confère à chacun d'entre
vous le titre de bachelier ès arts [...] » La déclaration terminée,
les 25 nouveaux diplômés de la première rangée commencèrent à
défiler pour recevoir leur diplôme. Pendant ce temps, les 375
autres se regardaient nerveusement, pensant chacun pour soi : « Ne
nous a-t-on pas dit qu'il nous fallait maintenant nous asseoir pour
attendre que ce soit au tour de notre rangée ? » Mais personne ne
s'assit. Les secondes s'écoulèrent. [...] Extérieurement, tous ces
étudiants debout semblaient garder leur sang-froid. Mais, dans
chaque tête, les pensées allaient bon train : « Nous serons
peut-être debout pendant une demie-heure avant que ce soit notre
tour... Nous bloquons la vue aux spectateurs derrière nous...
Pourquoi personne ne s'assied-il ? » Cependant, personne ne fit
mine de s'asseoir. »13
Tous ces étudiants ont été victimes de la conformité,
c'est-à-dire « un changement de croyance ou de comportement
provenant d'une pression de groupe réelle ou imaginée
»14. Il arrive même que la personne agisse comme le
groupe sans pour autant être d'accord, cela s'appelle
l'acquiescement : « Agir publiquement conformément à la pression
sociale tout en se sentant intérieurement en désaccord.
»15
Cela est un exemple probant de l'idée au coeur du personnage
de Tirésias : en étant trop sensibles aux influences extérieurs (le
monde visible, le monde des apparences où personne ne veut paraître
trop différent), trois cent soixante-quinze personnes ont agit
différemment de leur volonté profonde, et ce faisant ont provoqués
une situation absurde qui ne se serait jamais produite si tous
s'étaient écoutés. Mais un autre exemple est encore plus
probant.
On fait croire à une personne qu'elle participe à un test
quelconque en compagnie de plusieurs autres cobayes (en réalité,
des gens de mèches avec l'expérimentateur et dont la réponse est
écrite à l'avance), puis on pose une question simplissime : « Vous
vous dites « hum! hum! » et vous vous disposez à endurer poliment
une expérience ennuyeuse. Mais [...] bien que la bonne réponse
semble [...] claire, la première personne donne [...] une mauvaise
réponse. Lorsque la deuxième personne donne la même réponse, vous
vous redressez sur votre chaise et fixez les cartes [objet de la
question]. La troisième personne est du même avis que les deux
autres. Vous êtes estomaqué ; vous commencez à transpirer. «
Qu'est-ce que c'est que ça ? » vous demandez-vous. « Sont-ils
aveugles ? ou est-ce moi qui suis aveugle ? » [...] « Comment faire
pour savoir ce qui est vrai ? Est-ce que c'est ce que me disent mes
pairs ou ce que me disent mes yeux ? » »16
Ici, la pression sociale va jusqu'à faire douter la personne
de sa propre capacité à trouver une réponse simplissime. La pensée
de groupe est quelque chose de terrifiant car « la recherche de
l'accord devient si prédominante dans un groupe cohésif qu'elle
tend à l'emporter sur une évaluation réaliste des autres
possibilités d'action. »17Autrement dit l'influence
extérieure détache chacun de la « vérité » pour ne porter l'intérêt
que sur un simulacre, quelque chose d'apparemment bien (l'accord
est trouvé) mais fondamentalement mauvais (l'accord est
irréaliste).
D'autres idées de psychologie sociale nous intéressent pour
le cas de Tirésias, en ce qui concerne le jugement des gens, avec
notamment l'Erreur de la ligne de base : « Tendance à ne pas tenir
compte de la ligne de base (information décrivant la plupart des
gens) et d'être plutôt influencé par des caractéristiques
particulières au cas jugé », ce qui « semblait pousser à
l'arrière-plan l'information utile »18. Autrement dit :
l'apparence trompeuse détourne la personne de la vérité. Nous
retrouvons cette idée avec le stéréotype de la beauté physique : «
Présomption que les personnes physiquement attirantes possèdent
également d'autres traits de caractère socialement désirables : ce
qui est beau est bon. »19
La lecture du personnage de Tirésias sous le prisme de la
psychologie sociale nous conduit à penser que ce personnage
contient l'idée d'un monde extérieur des apparences (nous pouvons
être trompés) et du vide (les cas où la pression du groupe conduit
à des comportements absurdes complètement éloignés de la croyance
de l'individu), et que la vérité ne peut venir que de l'intérieur
de l'individu.
Intéressons-nous maintenant à la psychanalyse pour voir si
nous arrivons à la même conclusion...
2 – Psychanalyse jungienne
L'archétype qui nous intéresse ici est l'archétype de l'Ombre
tel qu'il a été défini par Carl Jung. Il s'agit d'une zone de
l'inconscient qui recèlerait les défauts profonds d'un individu,
ceux dont la moindre évocation plongerait la personne ciblée dans
une colère noire et incontrôlable (« se mettre hors de soi »). Dans
un certain nombre de cas, nous pouvons projeter cette ombre sur
d'autres personnes et ainsi nous mettre à les haïr et à les
considérer comme des « ennemis ». Le point est donc que ces «
ennemis » ne sont qu'une idée, ils ne sont pas réellement nos
ennemis, et nous ne les haïssons pas pour ce qu'ils sont en
eux-mêmes mais pour ce qu'ils nous disent (inconsciemment) sur
nous. Cette ombre n'est pas forcément mauvaise, elle ne le devient
qu'à partir du moment où nous la refusons, la refoulons, mais son
énorme puissance peut être autant négative que positive.
Là où cela rejoint l'idée fondamentale à l'oeuvre dans le
personnage de Tirésias, c'est que tous les problèmes extérieurs
– c'est-à-dire les situations que nous considérons comme des
problèmes – ont des causes intérieures. Avant de nous tourner
vers l'extérieur, il faut résoudre ses propres problèmes intérieurs
en se tournant vers soi pour se confronter avec son ombre. Ce
parcours rappelle celui de Tirésias : d'abord aveuglé à la lumière
extérieure (autrement dit plongé dans les ténèbres, dans
l'inconscient, et donc confronté à son ombre), il retrouve ensuite
la lumière, mais une lumière qui ne vient pas de l'extérieur
(autrement dit, la solution ne lui est pas donné par une situation
extérieure, les situations extérieures sont neutres par nature,
donc aucune « bonne » situation ne vient à lui) mais de
lui-même.
« Lorsque quelqu'un s'efforce de voir son ombre, il découvre
(souvent à sa honte) ces défauts, ces tendances qu'il ne voit pas
chez lui tout en les voyant clairement chez son prochain. [...]
C'est le moment où le Moi est « pris », et en général réduit à un
silence embarrassé. Puis commence le douloureux et long travail de
l'auto-éducation. L'équivalent psychologique des travaux d'Hercule.
»20
Le personnage de Tirésias incarnerait donc l'idée qu'il faut
d'abord accepter son ombre (les ténèbres, l'inconscient,
l'aveuglement) pour trouver la lumière (la paix avec le monde,
utilisation de forces positives de l'inconscient, divination).
Marie-Louis von Franz (disciple de Jung) ajoute même que « l'ombre
est beaucoup plus sensible à la contagion de la collectivité que la
personnalité consciente »21
Ces influences dont nous avons parlés sous le prisme de la
psychologie sociale, Jung en parle aussi : « ces influences
[propagande politique, publicité] peuvent nous amener à vivre d'une
façon qui ne convient pas à notre nature individuelle. Et le
déséquilibre psychique qui risque de s'ensuivre doit être compensée
par l'inconscient. »22, plus loin, il rajoute : « Plus
la conscience se trouve influencée par des préjugés, des erreurs,
des fantasmes et des désirs puérils, plus s'élargit le fossé déjà
existant jusqu'à la dissociation névrotique, amenant une vie plus
ou moins artificielle, très éloignée des instincts normaux, de la
nature et de la vérité. »23 Autrement dit, un aveugle
– prit dans le sens de quelqu'un insensible aux influences
extérieures – a plus de chances d'accéder à la « vérité », ce
qui est précisément le rôle des devins comme Tirésias : trouver et
communiquer la vérité.
Enfin, dernier point intéressant qui corrobore l'idée de
trouver une vérité non pas à l'extérieur mais au fond de soi : «
une comparaison entre les tableaux abstraits et les
microphotographies montre que l'abstraction pure de l'art «
imaginatif », est devenue, d'une façon secrète et surprenante, «
naturaliste », parce qu'elle a pour objet les éléments de la
matière. L' « abstraction pure » et le « réalisme pur », dissocié
au début du siècle, se sont de nouveaux rejoints.
»24
Encore une fois nous retrouvons cette idée que la « vérité
absolue » (ici la composition même de la matière, l'un des niveaux
les plus poussés du savoir pur) se trouve en plongeant au coeur de
soi (ici Pollock qui voulait s'affranchir de tout lien avec la
réalité pour ne plus représenter que ce qui lui venait le plus
naturellement – le plus inconsciemment – à
l'esprit).
III – La postérité du mythe dans la culture populaire
contemporaine
Nous retrouvons l'idée de trouver la lumière en plongeant
dans les ténèbres dans un certains nombre de figures héroïques de
la culture populaire contemporaine, c'est-à-dire une culture avant
tout tournée vers son public.
D'abord, dans le personnage de Luke
Skywalker de la saga Star Wars25. Dans
Star Wars épisode IV
– Un nouvel espoir, Luke est envoyé avec un escadron
de petits vaisseaux pour aller envoyer des bombes au coeur de la
base ennemie. Pour cela, il doit viser dans un conduit d'aération
extrêmement petit, tâche très compliquée, que les ordinateurs de
bords des vaisseaux sont supposés faciliter en leur indiquant quand
tirer. Un premier pilote suit ces indications, lance les bombes
et...échoue. Lorsque Luke arrive pour tenter sa chance, il entend
la voix de son mentor décédé (mais présent en lui à travers la
Force) qui lui dit « use the Force, Luke » ("utilise la Force,
Luke"). Autrement dit, il lui dit de faire confiance à lui-même.
Luke déconnecte l'ordinateur de bord, fait confiance à son
instinct, tire...et fait exploser la base ennemie. Autrement dit il
se coupe de toute influence extérieure et trouve en lui la « vérité
».

Au cours du film, Obi-Wan Kenobi,
le maître de Luke, l'entraîne à se défendre avec un
casque lui ôtant l'usage de la vue.
Dans Matrix
Revolutions26, Neo se fait
aveugler par son nemesis, Smith. C'est précisément à ce moment-là
qu'il va voir la véritable nature des choses dans le monde réel (
auparavant il ne le pouvait que dans le monde virtuel), et va dans
la ville des Machines (pourtant ennemies jurées des humains) pour
apporter la « vérité » (avec son vaisseau le Logos, le verbe, il
porte la bonne parole) et trouver une solution qui dépasse la
querelle hommes/machines.

En haut à gauche, Trinity ne peut voir qu'une image faussée
(haut droite) tandis que Neo aveugle (bas gauche) réussit à voir
que la ville des machines (ennemies) est en fait construire de
lumière (bas droite).

Figure de la justice comme une entité
aveugle qui ne s'intéresse pas à l'apparence des choses mais à la
vérité.
Le personnage de Snake Plissken
(New-York
199727, Los Angeles 201328)
vit dans un futur proche où la plupart des gens ne basent leurs
choix que sur une opposition manichéenne entre un banditisme proche
de la guérilla et un état proche du fascisme. Forcé de faire un
choix, Snake Plissken verra qu'au delà de leur opposition
apparente, les deux groupes ne proposent aucune solution et il a le
courage de rester seul sans se joindre à l'un des deux.

A noter que le personnage n'est pas aveugle mais « seulement »
borgne, probablement pour des raisons pratiques et dramatiques.
Remarquons son tatouage de serpent sur le ventre
Le personnage de Snake se rapproche de celui
d'Albator29, pirate de l'espace
pourchassé par le gouvernement terrien de manière injuste ; il
décide néanmoins de défendre le peuple humains contre une invasion
extra-terrestre. Il ne remet jamais en cause son bannissement car
il comprends leurs choix, et accepte ainsi la nature duelle de la
vie.

Comme le personnage de Snake, Albator
n'est « que » borgne.

Enfin, les personnages de
Daredevil30et
Zatoichi31montrent comment un défaut à
première vue extrêmement handicapant, peut se transformer en une
force incommensurable. Daredevil fut aveuglé dans son enfance par
un produit chimique qui a développé ses autres sens de manière
surhumaine. Zatoichi est un masseur aveugle, combattant à ses
heures (toujours pour une cause juste), qui sait tirer parti de ses
autres sens et être l'une des plus redoutables lames de son
pays.
CONCLUSION
Nous avons vu qu'à travers différentes versions du mythe de
Tirésias se cachaient en réalité une seule et même vision du
personnage du devin aveugle. En nous appuyant sur la psychologie
sociale et la psychanalyse jungienne nous avons pu constater à quel
point l'idée fondamentale à l'oeuvre dans le mythe correspondait à
des « réalités humaines » auxquelles chacun est confronté chaque
jour, ce qui peut expliquer le nombre de personnages de la culture
populaire contemporaine qui semblent reprendre certaines de ses
caractéristiques.
Elsa Chardon & Jean-Thomas
Miquelot
Note : j'espère que
Corenaïr ne m'en veut pas trop pour lui avoir piqué ses captures de
Matrix Revolutions...
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Rafik
1 : Ovide, Les métamorphoses, (ed. Gallimard,
1992)
2 : Hygin, Fables (Paris, Les belles lettres, 1997), LXXV,
Tirésias
3 : Callimaque, Epigrammes, Hymnes (Paris, Les belles
lettres, 1948), Hymne pour le bain de Pallas
4 : Nonnos de Panopolis, Les Dionysiaques, chants XX-XXIV,
tome VIII (Paris, Les belles lettres, 1994), chant XX
5 : Joseph Campbell, The masks of gods vol. III
Occidental Mythology, Pinguin Compass, 1991 (1ère ed.
Viking
Penguin, 1964), traduction depuis
l'anglais, p.96
6 : idem
7 : idem, p.26
8 : idem
9 : idem, p.171
10 : idem, p.27
11 : idem, p.26
12 : David Myers et Luc Larmache,
Psychologie sociale (Chenelière/McGraw-Hill, 1992)
13 : idem, p.196
14 : idem, p.197
15 : idem
16 : idem, p.201
17 : idem, p.300 (this is madness
!)
18 : idem, p.133
19 : idem, p.421
20 : Carl G. Jung & autres, L'homme et ses symboles
(Robert Laffont, 1964), p.168
21 : idem, p.169
22 : idem, p.51
23 : idem, p.49
24 : idem, p.265
25 : George Lucas (1977, 1999, 2002, 2005), Irvin Kershner
(1980) et Richard Marquand (1983)
26 : Wachowski, 2003
27 : John Carpenter, 1981
28 : John Carpenter, 1996
29 : Leiji Matsumoto, 1978
30 : personnage Marvel créé en 1964 par Stan Lee et Bill
Everett
31 : Zatôichi
monogatari de Kenji Misumi, 1962, on compte à ce
jour 28 adataptations filmiques du personnage