Aujourd'hui (enfin je dis ça, ça
sonne comme si je faisais une mise à jour régulièrement...), nous
allons nous intéresser à un film du très respecté Michael Mann :
The Insider (aka Révélations en
français). Ce qui nous intéresse ici, ce sont les scènes de
dialogues (assez incroyables, il faut bien le dire), et notamment
la première entre Al Pacino et le Sheikh.
Le générique d'introduction nous a
montré un homme portant un bâillon, dans une voiture conduite (et
escortée) par des gens armés qui font visiblement autorité dans les
rues qu'ils traversent (on peut voir qu'ils n'ont aucun souci à
conduire à toute allure dans des petites rues et que les barrages
tenues par des militaires les laissent passer sans problème).


Jusque là, le personnage d'Al Pacino
(aka Lowell Bergman, mais pour le moment nous n'en savons rien) est
en position de faiblesse et tout porte à croire qu'il est tenu en
otage par les gens armés.
Des gens le sortent de la voiture et
le conduisent à l'intérieur.


Maintenant voici un plan un peu
étrange.

Les plans précédents ont établi que
la direction du « voyage » de Pacino est de la droite
vers la gauche. Ici, la porte est située droite cadre, il serait
donc logique que Pacino en sorte (escorté) puis se dirige vers la
gauche, d'autant que le plan reste pendant quelques secondes sans
rien.
Au bout de quelques secondes, on
aperçoit une ombre sur le mur qui bouge et Pacino entre dans le
champ par la droite...mais pas par la porte ! Le spectateur a cru
un instant maîtriser ce qui allait se passer, mais il n'en est
rien.



Michael Mann n'a brisé aucune
« règle », il ne s'est pas amusé à détruire la
compréhensibilité de la scène, mais via cette subtilité infime il
parvient à établir émotionnellement le fait que Pacino ne contrôle
rien : il n'est pas dans son monde, il ne maîtrise
pas les règles, il n'a aucune carte en main, et
lorsqu'il s'assoit en face du Sheikh, il est l'homme le plus faible
du monde.
Pacino est emmené au fond du couloir
à droite et il sort du champ, pour réapparaître dans un autre plan
qui raccorde géographiquement avec ce qu'on vient de voir (même si
nous ne faisons que le déduire).

Al Pacino est emmené et il traverse
le cadre de gauche à droite...

...et il révèle en passant la
présence du Sheikh, lui donnant ainsi une entrée de champ
"naturelle" (ça n'est pas un effet de caméra) et qui lui donne une
certaine puissance (le Sheikh est dans le cadre avant que nous le
sachions, et il n'a rien à faire pour se faire voir).
Petit détail important : la majorité
des plans montrant Al Pacino en voiture indiquent une direction
vers la gauche. Quand il est sorti de la voiture pour entrer dans
le bâtiment, c'est aussi vers la gauche, et le premier plan à
l'intérieur du bâtiment le montre toujours emmené vers la
gauche...jusqu'à ce qu'ils tournent à droite au fond du couloir
(voir trois captures plus haut) juste avant de rencontrer le
Sheikh.
Autrement dit, les directions nous
informent de l'importance du Sheikh avant même que l'on ne l'ai
vu, et lorsque nous le voyons pour la première fois nous
n'avons absolument aucun mal à saisir l'idée que cet homme assis
dans une salle poussiéreuse sur une chaise quelconque est un
personnage d'une extrême importance.
Al Pacino est ensuite assis sur la
chaise en face du Sheikh.


Pacino reste un peu perdu pendant
quelques instants, il ne sait pas où il est et on sent qu'il se
pose des questions. Mais cet état sera dissipé par la question du
Sheikh :
"coffee ?" ceà quoi Pacino réponds
"yeah, thank you", suivi du premier gros plan sur Pacino de la
scène.

Ce premier gros plan nous montre
deux choses : 1) Pacino regagne de sa "puissance, et 2) que cette
"puissance" passe (pour le moment) par le Sheikh puisqu'il a fallut
attendre sa demande pour avoir ce gros plan.
Quelques plans plus tard, arrive
ceci :

le Sheikh est montré comme puissant,
il contrôle la scène, il est en lumière, il est physiquement dans
une bonne position (là où Pacino est un peu courbé). Au niveau du
dialogue, il est en train de demander à Pacino pourquoi il devrait
accorder une interview à "pro-sionist american media", et le ton
utilisé dénote un certain mépris pour ce que représente Pacino.
C'est là que Pacino commence à
répondre, il contre-attaque et lance la première salve. Il est
calme, calculé, sa réponse est savamment argumentée et le présente
comme un homme réfléchi.
Au niveau des plans, cela se traduit
par un retour à la première situation :

Ce plan nous ramène au début de
l'échange, ce qui indique la capacité de Pacino à repousser
l'attaque du Sheikh : Pacino sait que le Sheikh a besoin
de lui.
Restant sur ses gardes, le Sheikh
émet ses doutes : "Perhaps you prove journalism objectivity and
I see the questions first. Then I decide if I grant the
interview.", mettant ainsi en péril le contrôle (relatif) que
Pacino vient de regagné. Il doit donc lancer la deuxième attaque,
la grande, celle qui fera trembler les murs et qu'on entendra
jusqu'à la lune (au moins) : car Pacino va maintenant défendre son
honneur, sa raison d'être, son intégrité, il va défendre ses
qualités, celles qui vont lui permettre d'aller si loin avec le
personnage de Wigand pendant le film, inutile de dire que les
enjeux sont grands !
Tout commence tranquillement par un
petit zoom avant assez discret sur Pacino qui commence son discours
: il gagne de la force, il contrôle la caméra, le Sheikh perd de
l'importance dans le cadre.


Et puis là pouf, le grand jeu :
raccord dans l'axe, Pacino en gros plan ! Aucun doute à avoir,
Pacino sait de quoi il parle, et ça lui tient à coeur de le
dire.

Ce raccord (assez abrupt) montre
même que Pacino n'est plus dirigé vers le Sheikh (il regarde vers
la droite du cadre, le Sheikh est à gauche), montrant son
indépendance par rapport à tout le monde (et spécialement par
rapport aux forces politiques, ce qu'est le Sheikh).
Mais là, on n'a encore rien vu, car
Pacino va sortir le grand jeu, le vrai, celui qui fait mal,
attention... :

Boum ! Inversion d'axe ! Jusque là
Pacino était à droite, le Sheikh était à gauche, et voilà que
Pacino est à gauche, et le Sheikh à droite. Ce genre de chose se
fait rarement (du moins volontairement), sans au moins s'assurer
d'expliciter le changement d'axe. Ici rien, que dalle, le
changement est direct et très abrupt. Ce n'est pas nouveau (John
Ford faisait déjà ça) mais ça reste osé, et surtout ça reste
efficace. Ici, l'inversion d'axe correspond à la prise de pouvoir
de Pacino qui devient tout d'un coup l'égal du Sheikh, situation
indispensable à la bonne réalisation de l'interview.
Cette situation d'égalité se
retrouve dans les deux plans suivant :


Les deux personnages sont cadrés
similairement, chacun héritant de la place en amorce et au centre
du cadre. L'interview va pouvoir se dérouler.
Plus tard dans la scène, le Sheikh
va partir laissant Al Pacino et son technicien (que l'on voit dans
le fond du cadre trois captures plus haut) pour préparer la réalité
technique de l'interview.
Plus important, Al Pacino va
téléphoner, et pour ce faire il va vers la fenêtre et en tire les
rideaux, de sorte qu'il téléphone devant un arrière-plan de ville
("ville" renforcée par les sons de klaxon quand il ouvre les
rideaux), ce qui va avoir son importance dans le film : Pacino est
un homme de la lumière, il est un homme de la vérité, et il est un
homme de l'opinion public. Le combat du film va maintenant pouvoir
commencer.

Jean-Thomas
Miquelot